Roman

Editions de l'Armançon

L'ANIMAL-SOLEIL
© 2000 Michèle Franceschi et Editions de l'Armançon
(SGDL 1995.02 1182/Y 1182
© Michèle Franceschi 1995
sous un titre provisoire)

PREMIERE PARTIE

ERRANCE ET FULGURANCES


1.

 

C'est étrange. Je crois ce que je ne vois pas mais ce que je crois se voit.


*


- Vous savez, quand on traverse une forêt par une nuit sans lune, et qu'on aperçoit une toute petite lumière au loin, on ne se rend plus compte qu'on est épuisé, ni qu'il fait noir, on ne sent plus ces branches qui vous fouettent le visage...


Le comédien se réinstalla sur sa chaise et passa sa main dans le désordre de ses cheveux. Les éclairages ciselaient le profil avide de sa partenaire. La salle ne bronchait pas.

- Je travaille, vous le savez, comme personne dans le district, le destin me provoque obstinément, j'en arrive à ne plus pouvoir le supporter, mais je ne vois pas la moindre petite flamme briller au loin.

Il sonda longuement son verre d'alcool du regard.

- En ce qui me concerne, je n'attends plus rien, je n'aime pas les hommes... Je n'aime plus personne depuis longtemps*.

* Anton Tchékhov ONCLE VANIA. Passage traduit par l'auteur.

Le docteur et la jeune fille continuèrent longtemps à parler, attablés devant le buffet, au cœur de la nuit, après l'orage. Longtemps? Ce n'est pas le mot. Quand le temps s'arrête, il n'est ni long ni court. Il disparaît, voilà tout. Voilà tout.


*


D'un battement d'ailes, un oiseau au long bec recourbé insuffle son esprit à toute l'Egypte. C'est l'ibis noir et blanc des rives du Nil.


*


- Je porte une longue tunique d'un gris bleuté sur une cotte de maille. Elle est ornée d'une grande croix. Cette fois-ci... comment dire? Je suis à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du personnage...
- Continuons. Vos cheveux?
- Châtain clair, aux épaules... et je porte la barbe.
- Vous n'avez pas de casque?
- Non, c'est bizarre... Mais je n'aime pas ça, c'est mal commode, ça fait perdre du temps. Et puis il fait terriblement chaud.
- Avancez dans le temps.
- Je viens d'arriver au camp et de descendre de cheval. Mais vous savez... non... je n'avais pas idée de l'élégance des costumes du Moyen Age...Tout en marchant j'ai tiré mon épée du fourreau, et je m'arrête quelques secondes pour l'observer. Elle doit être très lourde et pourtant je la porte à bout de bras sans aucune difficulté.
- C'est peut-être surprenant pour vous aujourd'hui, mais c'est tout de même la moindre des choses pour un chevalier de cette époque. Continuons. Que ressentez-vous?
- Je crois que je vis un moment important. Décisif.
- Mais encore...
- La bataille est finie et j'ai décidé de rentrer chez moi, au château. Et de ne plus revenir.
- Pourquoi?
- Parce que j'en ai assez de la guerre. De l'absurdité de cette existence. D'ailleurs je vais partir. Ma femme et mon fils sont morts et je sens que je n'ai plus rien à faire ici.
- Où irez-vous?
- En Terre Sainte.
- En pèlerinage?
- Je ne sais pas. Je pars à la recherche de quelque chose. Je veux comprendre. La religion n'a plus le pouvoir de m'apaiser.


*

- Nous nous reposerons, nous nous reposerons, nous nous reposerons...

Le rideau descendit dans un silence pourpre et velouté. Les applaudissements éclatèrent, saturant l'espace jusqu'à la rampe comme pour s'emparer des personnages et les retenir à jamais. Si Tchékhov avait été un ibis, on eût pu croire que de son aile il avait effleuré toute la distribution. Mais Anton Pavlovitch n'était pas un ibis. Il devait s'y être pris autrement.

Larry m'aida à enfiler mon manteau. Il avait cessé de pleuvoir mais les boulevards étaient encore rutilants et liquides sous les feux de croisement et les clignotants. J'avais faim. Je n'avais rien mangé depuis le matin.


*


Comme à son habitude, Kervadec m'avait demandé:

- Où êtes-vous maintenant?
- Sur une place de terre battue. Je suis assis sur un petit mur de pierre. Il y a des enfants qui jouent autour de la fontaine.
- Où se trouve cette place?
- A Jérusalem. Ou peut-être dans une ville voisine. Disons entre la mer Morte et le lac de Tibériade.
- Comment êtes-vous arrivé en Palestine?
- Par bateau, je crois.
- Comment êtes-vous habillé?
- Il fait extrêmement chaud. J'ai adopté les vêtements du pays. Je porte une longue robe couleur chamois.
- Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
- Oui. Assez longtemps.
- Et vous avez trouvé ce que vous cherchiez?
- Non, pas du tout... pas du tout.
- Qu'allez-vous faire alors?
- Il faut que je continue vers l'est.
- Vers l'est?
- Oui, mais je ne vois plus rien... On peut s'arrêter?
Kervadec s'était levé, il avait rallumé la lumière et s'était installé tranquillement derrière son bureau comme à son habitude. Pourquoi étais-je à bout de forces? Je n'avais pas le courage de me relever.
- Vous savez, c'est curieux, à chaque fois, pendant la relaxation, je me retrouve quelque part sur le site des pyramides. Je vous l'avais dit, non?
- Oui, oui... je sais.


*


- Un tourteau et une soupe à l'oignon.
- Et Monsieur?
- Peut-être... des huîtres... et des côtes d'agneau.

Larry se tourna vers moi.

- Du blanc?
- Oui. Riesling?
- Riesling.
- Bien, Monsieur.

Le maître d'hôtel se fraya un chemin entre un serveur et quatre personnes qui sortaient de table.
Larry avait les traits tirés. Jusqu'au dernier moment toutes sortes d'incidents avaient compliqué le déroulement des répétitions. Mais maintenant, le navire était lancé et tout était rentré dans l'ordre. Les comédiens avaient pris leur envol, et lui, le metteur en scène, était fourbu.

- Je n'avais pas encore revu la pièce depuis la première.

Il beurra un morceau de pain et me le tendit

.
- Non, merci. Tu sais... je voulais te demander... Pourquoi est-ce que la lumière baisse à la fin?

Larry balayait de son regard toutes les allées et venues qui se donnaient en spectacle dans l'immense salle du restaurant, autour des piliers carrelés de mosaïques vertes. Il se tourna vers moi d'un air surpris.

- Mais parce que l'oncle et la nièce vont rester là tous les deux, à pourrir dans cette vieille baraque... au fin fond de cette cambrousse paumée...
- C'est entendu. Mais les dernières répliques ne parlent pas de ça... Sonia parle de ce qui se passera après leur mort, du ciel, des anges... Elle dit: "Nous nous reposerons..." Je ne sais pas, mais... moi, je crois que j'aurais éclairé à mort.
- Peut-être, oui... Non, pas moi... D'ailleurs Tchékhov, ce n'est pas vraiment mon truc.
- Mais alors pourquoi est-ce que tu as accepté?

Larry sortit la bouteille du seau à glace et remplit les verres.

- Pour le fric, Sweetie.

Et il vida son verre.

 

*


- C'est un Arabe?
- Oui. Il est venu s'asseoir à côté de moi par hasard. Il n'y avait plus de place dans la taverne. Il a à peu près mon âge, mais son visage est très marqué.
- Comment est-il habillé?
- En noir. Je me demande en quelle langue nous nous parlons. Apparemment nous avons une langue commune...
- De quoi parlez-vous?
- Je ne sais pas exactement. De tout et de rien. Comme des gens qui viennent de se rencontrer. Mais en même temps notre discussion est déjà très amicale. Très animée aussi. Avec des sourires. Des éclats de rire. Ses dents scintillent, c'est très frappant.
- Il habite Jérusalem?
- Il me dit... Je l'écoute. Je ne sais pas ce qu'il me dit... Il... Je n'ai jamais vu des yeux aussi noirs... ni aussi blancs...
- Il habite Jérusalem?
- Il voit bien que je suis un occidental mais il ne m'a posé aucune question. Je ne peux pas vous dire combien de temps nous avons passé là...

Non, je n'avais pas su le dire. N'y étions-nous pas encore?


*


- Tu peux mettre le chauffage? J'ai les pieds glacés.
Larry manipula différentes commandes de la main droite et tout en bloquant le volant du genou il essuya le pare-brise de la main gauche.
- Il faut que je fasse changer ces essuie-glaces, ils sont complètement nases.
- Ils étaient déjà complètement nases la première fois où tu m'as raccompagnée, alors ils ont encore de beaux jours devant eux!
- Encore une remarque de ce genre et je te largue au premier carrefour.
- Ça m'est égal, je ferai du stop.


*


- Où êtes-vous maintenant?
- Je suis assis à une table de travail, devant des manuscrits, au premier étage d'une maison. L'un des murs est percé d'ouvertures rectangulaires qui donnent sur la ville. En contrebas, on aperçoit des toits en terrasse.
- Quelle est cette maison? Où est-elle?
- Je pense qu'elle est située en Mésopotamie. Plutôt vers le nord... C'est la maison de cet Arabe que j'ai rencontré dans la région de Jérusalem. Il y vit avec son père qui fait le commerce des chevaux.
- Ça fait longtemps que vous êtes là?
- Oui. Assez longtemps.
- Comment s'appelle votre ami?
- Attendez... Quelque chose comme... Rachid... Non... En tous cas ça commence par un R.
- Il est là?
- Non, il est en voyage. Il voyage beaucoup. Nous nous sommes rendu compte que nous avions tous deux des préoccupations d'ordre... métaphysique... spirituel... que c'étaient là des questions prioritaires dans nos existences. Alors quand je lui ai dit que j'étais déterminé à continuer mon voyage vers l'est, il m'a invité à venir séjourner chez lui.
- Il effectue des recherches?
- Oui. Il rencontre des maîtres, il étudie des textes anciens, et puis il sait sortir de son corps.
- Et vous?
- Non, je ne sais pas.
- Vous pouvez regarder les manuscrits qui sont sur la table?
- Oui.
- Vous pouvez lire?
- Non... C'est impossible... C'est de l'arabe.
- Mais à l'époque vous compreniez cette langue?
- Ecoutez, il semble que oui puisque je travaille sur ces textes.
- De quoi traitent-ils?
- D'histoire, de philosophie, d'ésotérisme.


*


Larry coupa le contact, tira le frein à main et me lança un petit sourire acidulé.

- Tu ne m'invites pas à monter prendre un verre?
- Non, Larry.
- C'est drôle, tu es la seule femme que je raccompagne le soir et qui ne m'invite pas à monter prendre un verre.
- Pauvre Marion! Enfin, elle ne se fait pas trop d'illusions, semble-t-il.

Larry alluma une cigarette. Je repensai à la pièce.

- Tu vois, s'il y a une chose que je regrette, c'est de ne pas connaître le russe. J'aurais adoré retraduire Tchékhov. J'ai toujours l'impression qu'il y a quelque chose qui ne va pas... C'est drôle... Surtout au théâtre... Ça doit être intraduisible. C'est encore en allemand que ça sonne le mieux.
- Toi et tes traductions... Je n'aurais jamais imaginé que ça peut devenir une folle passion.
- Que ça puisse.
- Oh... "Que ça puisse..." Lord! Le jour où tu me foutras la paix avec tes subjonctifs...

Il tira lentement sur sa cigarette.

- Allez, va dormir, Sweetie.

 

 

2.

 


Je n'avais jamais dû respirer avant. Non, c'était sûrement la première fois que ça m'arrivait. Dans mes veines s'infiltrait un mélange de sirop et d'alcool, de grands espaces avaient trouvé leur place dans mon corps et un éblouissement lacté noyait chacune de mes pensées. La loi de la gravitation avait perdu de sa rigueur et au cœur de chaque seconde vibrait une onde d'éternité. Pourquoi ce jour-là? Pourquoi lui? Pourquoi moi?
Il y avait un peu plus d'un an que l'on s'était rencontrés.
Je me rhabillai sans faire de bruit et m'installai à mon bureau. J'avais accepté un sous-titrage urgent pour dépanner un distributeur et j'étais très en retard dans mon travail. Le ciel se couvrit et le jour baissa d'un coup. J'allumai la lumière.
- What's the good of stirring up all this?
- Heaven knows...
Les répliques défilaient. Le temps passait. Au bout d'une heure, je décidai de manger quelque chose. A midi j'avais fait cuire des endives. Je les fis revenir en douceur de sorte que le beurre ne noircisse pas. J'avais le temps de me servir à boire.
Il était là, debout dans l'embrasure de la porte, et ses yeux avaient trouvé un passage vers les miens. Un passage qui n'en finissait pas. Je n'avais jamais vu des yeux aussi noirs... ni aussi blancs... Son regard se dirigea derrière moi.

- Il y a quelque chose qui brûle, Diane...

Je sortis précipitamment les endives du feu en me traitant de tous les noms, puis revins vers lui. Il avait enfilé sa veste. Avant de partir il prit ma main et en embrassa la paume.

- Travaille bien.

Et il ouvrit la porte palière.

- Stéphane...

Il se retourna.


- Oui?
- Non... rien.

Il m'adressa un sourire et dévala l'escalier.


*


- C'est curieux...
- Qu'est-ce qui est curieux?
- Je vois R sur le chemin du retour, sur un cheval lancé au grand galop. Pourtant je ne suis pas avec lui, je suis dans la salle des manuscrits.
- Ce n'est pas la première fois que ça arrive... Ne vous inquiétez pas de ça... Et ne commencez pas à raisonner... Continuez.
- En fait il se déplace aussi pour les affaires de son père. Il n'y a pas que les chevaux, son père fait aussi le commerce du cuir. C'est un homme riche. Il est très chaleureux. Très différent de R physiquement: plus carré, corpulent, barbe grisonnante, un regard malicieux et toujours le sourire aux lèvres. Il monte parfois m'offrir des gâteaux au miel, aux pétales de roses ou quelque chose comme ça... Il adore les sucreries. Et il m'entreprend régulièrement pour que je l'aide à convaincre son fils de prendre femme. Il lui tarde d'avoir des petits enfants.
- Il est avec vous, là?
- Oui.
- De quoi parlez-vous?
- Eh bien, j'essaie de lui exprimer ma reconnaissance pour son hospitalité... et mon désir de lui rendre la pareille un jour si les circonstances m'en offrent l'occasion. Mais il minimise tout cela à l'orientale, avec un sourire charmeur. Je lui dis qu'il me faudra bientôt partir pour continuer mon voyage. Alors il me parle de son frère. Il me dit: "Puisque tu vas vers l'est, arrête-toi à..." Je crois qu'il s'agit d'Ispahan. "La maison de mon frère te sera ouverte. Il vend des objets précieux, de l'orfèvrerie, des bijoux... Tu pourras lui porter des pierres que j'ai achetées pour lui."


*


Il y a toutes sortes de gouffres, de chutes et de naufrages. Et un jour, comme tant d'autres, j'avais dû affronter la stupeur des abîmes. C'était environ un an avant ma rencontre avec Stéphane. Je venais de divorcer. C'était devenu intenable, il avait bien fallu en arriver là. Les premiers temps, toute à l'installation de mon appartement et à l'organisation de ma nouvelle vie, je ne me rendis compte de rien. Puis peu à peu, insidieusement, une onde déstructurante me cerna de toutes parts. Etait-ce la force de la surprise et celle du passé ensemble? Je n'avais pas su l'endiguer. Tout à coup, la tête me manquait. Je sentais le vide se faire dans mes artères. Au plus profond de moi s'écroulaient des parois entières dans un fracas inouï. Dans ces moments-là je tentais de m'approcher du lit et de m'y étendre. J'arrivais parfois jusque-là avant de m'effondrer. Des élancements obstinés montaient alors le long de mes flancs et il me devenait atrocement difficile de ne pas hurler. C'était donc ça, les affres de la passion... Non. Il ne pouvait être question de revenir en arrière. Il ne fallait pas se retourner. Pourtant, par moments, parvenue à l'extrémité de ce qui me semblait être la plus sévère impasse de la solitude, je sombrais en pensée dans un vortex d'appels et de mots sans suite. Engluée dans une mare d'affliction, je me débattais sans fin, nuit après nuit.
Je revenais à moi exténuée. Avec l'énergie que j'avais dépensée on aurait pu éclairer tout Saint-Germain-des-Prés.
Il fallait faire quelque chose.


*


- Porca miseria... Basta! Basta! Basta!

Lydia tournait comme un léopard dans la pièce, accompagnée par le somptueux cliquetis de ses lourds bracelets d'or, et ses yeux charbonnés au fard projetaient des éclats meurtriers au travers des effluves suprêmes de son parfum.

Ce que Lydia ne sait positivement pas faire, c'est arriver les mains vides: revue sur papier glacé, parmesan frais, pois de senteur... Le jour qui la trouvera à court d'idées n'en reviendra pas. Jamais rien de contraignant, bien sûr, ni d'encombrant. Rien que des choses légères et périssables.

La boutique qu'elle a créée lui ressemble trait pour trait, et son chatoiement barbare offre aux passantes interdites, châles, ceintures, foulards, colliers et mille autres subjuguantes splendeurs. Elle a gardé sa ligne de mannequin et porte presque exclusivement des jeans avec lesquels elle donne cependant l'impression d'être en tenue de soirée.

Interrompant sa course, elle vint s'asseoir à côté de moi et entreprit avec précaution un exposé insolite. Une de ses clientes souffrait d'une phobie incoercible: elle avait peur des chiens. Il suffisait qu'un caniche nain avance une patte dans sa direction pour qu'elle se sente aussitôt prise à la gorge par une terrible angoisse assortie de nausées. Or, à présent, elle avait complètement surmonté ce handicap, et Lydia prétendait que le traitement qu'elle avait suivi pourrait peut-être m'aider aussi. Cette femme avait consulté quelqu'un qui l'avait guidée vers la vision de l'une de ses vies antérieures. Il s'avéra qu'elle y avait péri dévorée par des loups. Le simple fait d'avoir ramené cet épisode à sa conscience lui avait fait comprendre sa terreur des chiens et l'en avait en même temps libérée.

Je me versai un troisième verre de Lambrusco.

- Mais écoute Lydia, premièrement je ne crois pas une seconde aux vies antérieures, et deuxièmement...
- Non mais tu t'es regardée dans une glace? Tu as vu la tête que tu as?

Elle se leva et se remit à tourner dans la pièce.


- Accidenti! J'en ai ma claque de te voir dépérir à vue d'œil... Tu ne crois tout de même pas que...

A quoi bon essayer de lui résister? Dans l'état où j'étais il relevait de l'utopie de seulement l'envisager. C'est avec un art consommé que Lydia prenait en charge ceux qu'elle aimait quand ils partaient à la dérive. Qu'ils le veuillent ou non. Et elle y mettait une telle ardeur... Elle était unique. Elle aurait vendu des bottes à un brochet.


*


C'était le printemps et toutes les petites feuilles vertes toutes neuves avaient l'air toutes contentes. Elles s'observaient sans rien en laisser paraître, chacune constatant secrètement qu'elle était bien plus en beauté que ses voisines.

- Je me rappelle plus, c'est "pression" que vous avez dit?
- Oui, c'est ça.

Il y avait peu de monde à la terrasse du café car il faisait encore un peu froid.

J'étais arrivée très en avance chez Kervadec et je patientais sagement dans la salle d'attente en feuilletant des revues, quand je me mis à frissonner. J'avais dû prendre froid tout à l'heure au café. J'adorais les palmiers. Et puis ce bleu... Mais qu'est-ce que je faisais là? C'était absurde... Perdre toute une après-midi avec le travail que j'avais. Une semaine sous les tropiques, voilà ce qu'il me fallait. Non. Je n'avais pas pris froid. J'avais un trac épouvantable. Et si c'était vrai? Si j'allais vraiment me trouver confrontée à une de mes vies passées? Pas une seconde je n'avais envisagé cette éventualité puisque je n'y croyais pas. Mais tout à coup il m'apparaissait parfaitement déraisonnable de ne pas m'être préparée à encaisser un choc qui pourrait être terrible. Qui sait ce que j'avais bien pu faire ou subir dans une autre vie? Et si je me sortais de cette expérience plus abattue encore? J'avais peut-être assassiné des tas de gens formidables dont certains habitaient mon immeuble? Il y avait tout de même de quoi paniquer. J'étais sur le point de partir quand la porte s'ouvrit.

- Bonjour, veuillez entrer s'il vous plaît.

 

 

3.

 


Pierre Kervadec était un ingénieur des ponts et chaussées qui, vers l'âge de trente-cinq ans, s'était passionné pour la psychanalyse au point d'abandonner bientôt son premier métier. Un jour il dut recourir à l'hypnose pour traiter l'un de ses patients, et là, l'homme s'était mis à raconter en détail une vie du temps des Mayas. Intrigué par ce phénomène, Kervadec se pencha sur la question des vies antérieures. Il se plongea tout d'abord dans l'étude des philosophies orientales, puis se rendit en Californie où les recherches en ce sens battaient leur plein. Subjugué par ce nouveau champ d'investigation, il abandonna bientôt la psychanalyse et partagea alors son temps entre ses travaux d'ingénieur, auxquels il était curieusement retourné, et les régressions dans les vies passées. Mais il n'utilisait jamais ce mot à cause de sa connotation psychanalytique et des confusions qu'elle pouvait entraîner; il lui préférait le terme de réintégration.

Quand je le rencontrai, il pouvait avoir dans les cinquante-cinq ou soixante ans. Il avait déjà opéré des centaines et des centaines de réintégrations, et il était l'auteur d'un ouvrage qui faisait autorité. Son rude physique de pêcheur breton et ses petits yeux d'aigue-marine embroussaillés de mille petites rides me mirent tout de suite en confiance.


*


Quel que soit le nom que l'on veuille donner à ce qui m'est alors venu à l'esprit, j'eus tout de suite la conviction que je vivais là quelque chose de fondamental et d'irréversible. Il nous fallut des mois pour explorer toutes les existences que j'avais partagées avec Michel, mon ex-mari, qui pouvait tout aussi bien se présenter sous les traits d'une femme, d'un enfant ou de toute autre personne. C'était une vieille connaissance. Etait-ce vraiment lui? Etait-ce vraiment moi? Je ne pouvais bien sûr en apporter aucune preuve. Toujours est-il que je retrouvai peu à peu ma sérénité à mesure que j'avançais dans la découverte du déroulement extatique et erratique de nos relations.

Lydia avait vu juste.


*


- Allô?
- Ici Lawrence Wilkinson, pourrais-je parler à Diane Carrère?
- Larry!
- Tu te souviens encore de mon existence?
- Ecoute, j'ai eu un travail fou depuis le soir où on a vu ta pièce, et puis...
- Arrête tes bobards, Sweetie. Tu es libre ce soir?
- J'ai encore pas mal à faire, je...
- Alors tant pis pour toi. J'ai besoin de voir un type qui joue en banlieue et comme c'est une pièce de Tchékhov, je me disais que...
- Tu passes me chercher? On pourrait prendre quelque chose ici avant?... C'est quoi?
- "Sur la grand' route" Tu l'as déjà vue?
- Non, lue.
- Comment?
- Je l'ai seulement lue.
- Ça se donne rarement.
- Marion vient aussi?
- Non. Tu sais bien qu'elle préfère camper dans le Concorde avec ses pots de crème.
- Tu viens vers 7 heures?
- Yours to command!


*


L'après-mort n'avait jamais réussi à m'inquiéter. Toutes les vies et toutes les morts que Kervadec avait fait revenir à la surface de ma mémoire ne faisaient que consolider ma position. Il disait d'ailleurs lui-même que le premier effet de ce type d'expérience était de délivrer les gens de la peur de mourir, si toutefois ils l'éprouvaient. Autrefois, j'étais toujours stupéfaite lorsque je rencontrais des signes plus ou moins patents de cette peur chez les autres. Puis avec le temps je m'y étais habituée. J'avais rangé ma stupéfaction dans une housse que j'avais accrochée dans l'arrière boutique de mon cerveau. Sans oublier d'y glisser de la naphtaline. Je n'allais tout de même pas me mettre à avoir peur de mourir pour leur faire plaisir... Et devant, dans la vitrine, j'avais disposé quelques articles en rapport avec la météorologie, l'économie et les spectacles, ce qui permet de commercer en relative innocuité avec ceux que l'on croise en chemin. Je me refusais depuis longtemps à tenter de convaincre qui que ce soit qu'il était beaucoup plus rationnel de paniquer devant la vie, qui de toute évidence était atrocement dangereuse, plutôt que devant la mort dont on ne savait strictement rien. D'ailleurs je défiais quiconque de réussir à me faire de la mort un tableau plus noir encore que celui de la vie de l'immense majorité des habitants de notre planète. En vain. Pourtant ni les lèpres, ni les famines, ni les tortures, les tremblements de terre, les enfants prostitués, les psychoses maniaco-dépressives, les bombardements ou les asiles de vieillards ne réussissaient à leur faire reconsidérer la question. Pas plus que les niaiseries médiatiques ou administratives, les dimanches après-midi ou les saladiers trop petits. J'avais beau ne pas être la première à m'interroger sur le pourquoi de toutes ces souffrances et de toutes ces absurdités, je m'interrogeais malgré tout.


*


- Où êtes-vous maintenant?
- Je crois que je suis à Ispahan, dans une rue.
- Pouvez-vous me décrire ce que vous voyez?
- On dirait que ce sont des souks... Il y a beaucoup de monde, d'animation, des odeurs d'épices...
- Que faites-vous?
- Je me promène.
- Vous avez acheté quelque chose?
- Oui.
- Quoi?
- C'est enveloppé dans un sachet de tissu... Ce sont de petites sphères de métal... non... ce n'est pas si lourd que ça... de bois peut-être... non... il me semble que ça doit pouvoir se manger...
- C'est peut-être du poivre?
- Oui, c'est ça, c'est du poivre!
- Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
- Oui. Assez longtemps.
- En somme, tout va pour le mieux...
- On dirait!
- Vous êtes parti sans attendre le retour de R? Ecoutez, on va tout de même garder le nom que vous aviez cité, Rachid, même si vous n'en êtes pas sûr, ce sera plus commode...
- Je l'ai attendu, naturellement... J'ai dû partir quinze jours plus tard, quelque chose comme ça...
- Et il n'a pas eu envie de faire ce voyage avec vous?
- Si... il y a pensé... Et puis un matin, il m'a dit qu'il valait peut-être mieux que je parte seul.
- Avançons dans le temps.
- J'arrive devant une boutique et je salue le patron. Oui, alors là je suis sûr que je parle l'arabe. C'est l'oncle de Rachid. Il est aussi souriant et hospitalier que son frère. Ils se ressemblent beaucoup. Il vend là de petits meubles incrustés de nacre, de cuivre, des pièces d'orfèvrerie et des bijoux également très ouvragés. C'est un peu la caverne d'Ali-Baba. Il est enchanté des pierres que je lui ai apportées, celles dont son frère m'avait chargé. Ce sont des turquoises du Sinaï.


*


Nous avancions en silence, Stéphane et moi, le long des allées parsemées de feuilles mortes que les jardiniers de Bagatelle ramassaient d'ailleurs à la pelle avec leur diligence habituelle. Il était relativement tôt et seuls quelques rares promeneurs solitaires nous croisaient de temps à autre tout en nous lançant un bref coup d'œil d'une gravité absolue, comme si nous étions tous des conspirateurs œuvrant pour l'harmonie du monde. Un paon déplaçait sans hâte sa parure de verdure et les ailes du grand séquoia frissonnaient imperceptiblement sous le vent. L'air était limpide comme une aquarelle et de petits nuages dodus voguaient crânement à la surface des plans d'eau. Même si j'oubliais jamais cette matinée, elle serait enregistrée pour l'éternité.

Stéphane savait de quelle façon j'étais parvenue à franchir la faille de mon divorce. Il avait écouté mes explications avec patience et attention, mais jamais il n'avait fait le moindre commentaire à ce propos. Je m'étais aventurée très profondément dans le sourire de son regard sans réussir à y lire ce qu'il pensait du principe de mes pérégrinations à travers le temps et l'espace. Tout ce que je pouvais dire, c'est que d'une certaine façon, sans que je puisse expliquer comment, elles m'avaient conduite jusqu'à lui. Non, sans elles, notre rencontre n'aurait jamais pu avoir lieu et, à cette heure, je ne suivrais pas cette allée à ses côtés.

Au moment où j'aurais pu mettre un terme à mes séances chez Kervadec, alors que les troubles qui m'avaient dirigée vers lui avaient complètement disparu, j'étais si bouleversée par la puissance de l'expérience que je venais de vivre, que je ne pus me résoudre à l'interrompre. Je sentais confusément qu'il me fallait à tout prix continuer. Rien n'était plus comme avant. Tout prenait une autre, une plus subtile et plus éloquente signification. J'étais comme un promeneur qui, au lieu de contempler le paysage depuis le bord de la route, le découvre tout à coup des hauteurs sillonnées par un aéronef.


*


- Vous êtes toujours à Ispahan?
- Oui, mais là je suis dans le quartier... disons le quartier résidentiel.
- Que faites-vous?
- Eh bien, je demeure chez l'oncle de Rachid et là, j'arrive devant une petite porte qui donne sur son jardin. Il est clos de murs blancs. J'entre. Sur la droite, une vasque-fontaine en forme de coquillage. En face, une terrasse couverte, des colonnes, et au fond, les pièces d'habitation. Tout est calme. C'est signe que la maîtresse de maison est sortie. Je m'installe sur la terrasse et je réfléchis.
- A quoi?
- Tout à coup je me demande si je ne devrais pas rentrer en Europe, chez moi, au château. Je pourrais me remarier et commencer une nouvelle vie. En réalité je sais très bien que ce ne serait pas une nouvelle vie puisque je n'aurais rien résolu. Mais je fais peut-être une erreur en poursuivant ce voyage. Pourquoi ne pas séjourner plus longtemps dans la famille de Rachid, ici ou bien chez lui? Ce sont des gens très attachants qui de plus m'ont complètement adopté, et quand je me prépare à les quitter je sens bien que ça les contrarie un peu, même s'ils n'en disent rien.
- Ils sont peut-être bien contents de vous voir libérer les lieux!
- Oui!... Peut-être... Mais non, très franchement, je ne crois pas...
- Je plaisante. Avancez dans le temps.
- J'entends du bruit. C'est la maîtresse de maison qui rentre. C'est une femme très active, très volubile, j'entends fuser des ordres, on s'agite de tous côtés. Son arrivée détermine toujours un brutal changement de tempo.
- Vous n'allez pas la saluer?
- J'attends qu'elle soit disponible, je ne veux pas la déranger.
- Avancez dans le temps.
- C'est elle qui vient à ma rencontre sur la terrasse. Nous nous asseyons et on nous sert du thé à la menthe. Elle me parle de tous ses achats du jour, de ses tractations avec les marchands, de la réorganisation qu'elle veut opérer dans la maison après le mariage de sa fille, elle est intarissable. Mais mon esprit est un peu ailleurs. Je me dis: "C'est vrai, après tout, qu'est-ce que je vais aller faire là-bas?"
- Où, là-bas?
- En Inde.

 

4.

 


- Je me déplace très vite, je ne sais pas ce qui se passe, je ne vois rien de précis...
- Vous êtes peut-être à cheval?
- Non... non... ce n'est pas ça...
- Traversez-vous des intempéries?
- Oui... peut-être...
- Une tempête de sable ou quelque chose comme ça?
- Non. Une tempête de neige. Pas réellement une tempête, mais avec la vitesse...
- Vous traversez une région de montagnes?
- Non, pas du tout... je suis... je sais... je conduis un traîneau.
- Un traîneau?
- Oui.
- Mais vous êtes toujours en Orient ou vous êtes rentré en Europe?
- Je suis chez moi. Je n'ai jamais quitté mon pays.
- Vous avez basculé dans une autre existence, Diane. Revenons à Ispahan et à votre projet de voyage en Inde.
- Bien.
- Attendons un moment. Quand vous serez prête, dites-le-moi.
- Je suis prête.
- Eh bien, que se passe-t-il?
- Je vois une carte de l'Inde, mais pas une carte de l'époque, une carte de notre temps.
- Y a-t-il un point qui attire particulièrement votre attention?
- Non.
- Mais vous savez où vous allez vous rendre?
- Non. Je n'en ai aucune idée. Je sais seulement que je dois aller en Inde.
- Avancez dans le temps.
- Maintenant je vois très bien.
- Que voyez-vous?
- Les chiens.
- Quels chiens?
- Ceux qui tirent le traîneau.

Il n'y avait pas moyen d'en sortir. Après plusieurs tentatives Kervadec abandonna l'idée de poursuivre le voyage en Inde dans l'immédiat. S'il avait vraiment eu lieu, on le retrouverait un jour ou l'autre; il était rangé dans l'un des tiroirs de mon inconscient dont nous avions seulement égaré la clef, pas le contenu. C'est ainsi qu'il voyait les choses.

Lors de cette interruption, on se mit à bavarder et, au fil de la conversation, j'eus la possibilité de me faire une idée plus précise de sa conception de l'inconscient. Il avait dû renoncer à la définition restreinte qu'en donnait la psychanalyse dès qu'il s'était tourné vers la réintégration des vies passées, et au cours de ses expériences sur les mémoires antérieures, il avait peu à peu vu le domaine de l'inconscient se fondre dans l'incommensurable. Il en était arrivé, semble-t-il, à une hypothèse extrême dans sa simplicité: l'inconscient, comme son nom l'indique, s'étendrait sur tout ce qui n'est pas conscient. Sans restrictions. A nous d'en trouver les accès. Sans renoncer à l'inconscient collectif jungien, Kervadec lui superposait l'interaction créatrice d'inconscients personnels communiquant spontanément entre eux - ou encore avec des consciences non-incarnées - sans l'intervention d'aucune impulsion volontaire, par définition, et au gré de nécessités qui dépassent notre entendement.

Pour en revenir à mon cas, il reconnut qu'il était bien entendu préférable de mener une vie à son terme avant d'en aborder une autre, mais il me rappela que ce n'était pas la première fois que les informations se bousculaient. Ce genre d'interruption s'était déjà produit, générant d'énigmatiques enchevêtrements d'existences.

En me raccompagnant à la porte, il ajouta de sa voix rauque:

- On veut à tout prix nous faire voyager en traîneau... va pour le traîneau!


*


Stéphane et Geneviève étaient profondément liés l'un à l'autre. Ils avaient une petite fille de 9 ans et un garçon de 6 ans. Quand son travail l'obligeait à quitter Paris, Geneviève confiait ses deux enfants à sa sœur pendant son absence.

Le chocolat était brûlant, il fallait attendre un peu. Nous étions restés un long moment dans le film, frileusement installés au fond du café. J'essayais de me mettre à l'unisson des courants invisibles qui circulaient entre nous. Leur intensité était particulièrement sensible lorsque nous étions assis côte à côte dans une salle obscure. J'avais le sentiment que des informations devaient y être intégrées par milliers, mais elles m'étaient insaisissables.

Stéphane hésita un moment, puis leva lentement les yeux vers moi.

- Diane... ça fait plus d'un an, toi et moi...
- Tu as quitté Paris quatre mois, plus un mois en été...
- Je sais... ce n'est pas ça...

Il avala quelques gorgées de chocolat.

- Non, je me demande seulement...
- Si je ne perds pas mon temps avec toi? Si je ne ferais pas mieux de refaire ma vie avec quelqu'un de libre?

Son regard s'immobilisa quelques secondes dans le mien.

- Oui. C'est ce que je voulais dire.
- Je n'ai aucune envie de faire des choses qui n'ont aucun sens, Stéphane.
- Tu as trente-quatre ans, Diane. Si tu attends trop longtemps, tu ne pourras plus avoir d'enfants.
- Je ne veux pas avoir d'enfants.

J'allumai une cigarette. Puis j'ajoutai:

- La planète est suffisamment surpeuplée ainsi. C'est le premier des maux dont elle souffre. Je ne tiens pas à aggraver la situation. Tu sais ce que disait Lawrence: "Ne mettez pas d'enfants au monde, mettez-y l'espoir."

Je n'aurais pas dû dire ça. Je m'étais rendu compte trop tard que ça pouvait être un peu blessant. Et puis tout à coup j'avais un doute. Etait-ce David Lawrence ou Thomas Lawrence? Aucune importance. Citer un auteur ne signifie pas souscrire à l'ensemble de son œuvre. Je repris:

- Ecoute, je t'ai trouvé sur ma route, tu n'es pas libre, je n'y peux rien. Tout est très bien ainsi. A moins que de ton côté...
- Mais non...
- Je me rends très bien compte que ce n'est pas facile pour toi non plus... Contrairement à ce qui est généralement admis, je trouve ma position beaucoup plus confortable que la tienne.

Le café allait fermer, je vidai ma tasse.

- Dans le fond, je me demande si je ne suis pas le dernier des hypocrites. Je n'aurais jamais eu le courage de te poser cette question si je n'avais pas été sûr de la réponse.


*


- Qu'est-ce que vous transportez sur ce traîneau?
- Je ne sais pas exactement... ce sont des objets qui sont tous pareils. Ils sont enveloppés dans des housses de cuir. Je ne vois pas du tout ce que ça peut être.
- Comment êtes-vous habillé?
- Je porte un manteau de loup et une sorte de chapka.
- Je ne vous l'ai pas demandé mais je suppose que vous êtes un homme?
- Oui, bien sûr. Je dirais... un homme de type scandinave.
- Où êtes-vous?
- Probablement dans la région qui se trouve au nord de Moscou et à l'est de Saint-Pétersbourg, mais assez loin de ces deux villes.
- Quelle année?
- Je ne vois pas... vers la fin du siècle dernier, je crois.
- Il s'agit d'un déplacement exceptionnel ou habituel?
- Habituel. C'est mon métier. Quelquefois je transporte des armes et même des métaux précieux.
- Quel âge avez-vous?
- Oh... autour de trente ans...
- Avancez dans le temps.
- J'arrive en vue d'un grand bâtiment en rondins. C'est une auberge que je connais bien. Je vais m'y arrêter car la nuit va bientôt tomber. Les chiens sont fatigués. Ils ont couvert près de cinquante verstes depuis le matin.
- A quoi ressemblent vos chiens?
- Ecoutez, ce sont des chiens de traîneau, vous savez, ces chiens blonds avec une fourrure très fournie... Mais, Pierre, vous croyez qu'il y avait des traîneaux tirés par des chiens en Russie?
- Ne commencez pas à raisonner. Ce n'est pas ça qui est important. Vous êtes à l'auberge?
- Oui, à l'intérieur. C'est une assez grande salle d'où part un escalier qui mène à un couloir en mezzanine. Il y a des chambres à l'étage. Je demande à l'aubergiste de me servir quelque chose de chaud.
- Vous êtes le seul client?
- Oui, je suis seul... enfin, avec un de mes chiens qui ne me quitte jamais. L'aubergiste installe deux couverts à l'extrémité de l'une des tables. Il me dit qu'un voyageur vient de prendre une chambre.


*


- Ça me rend folle... Tu te rends compte, à quinze jours d'une audition aussi importante, il se tire à La Rochelle avec cette fille...
- Calme toi, Lydia... Il va peut-être travailler, là-bas…
- Tu parles...
- Ecoute, il a dix-sept ans, c'est un merveilleux musicien, s'il rate cette audition, ce n'est pas la fin du monde... Il en passera d'autres...
- Mais il ne s'agit pas de l'harmonie de Falbalas-les-Flots, là... Il s'agit du poste de clarinette solo à l'orchestre de Radio-France. Tu n'as pas idée à quel point c'est important.

Elle écrasa nerveusement sa cigarette et me décocha un regard acéré.

- Et puis je ne sais pas pourquoi je discute avec toi, tu n'as pas d'enfants, tu ne sais pas ce que c'est.

J'avais travaillé sur une pièce allemande toute la journée, j'avais un peu mal à la tête et je n'avais pas la moindre envie de discuter.

- Ecoute Lydia, cette sortie mélodramatique est parfaitement inutile. Tu n'as pas su lui imposer de rester, alors assume et tais-toi.

Je n'avais pas encore terminé ma phrase que je me rendis compte à quel point elle était injuste et blessante. Lydia avait élevé son fils seule. Il n'avait pas sept ans quand son père, un parlementaire français, s'était tué en voiture.

Le téléphone sonna et je me déchargeai de ma mauvaise humeur sur mon interlocuteur en lui lançant un "Allô" quelque peu rugueux.

- Si tu me parles sur ce ton, tu iras te chercher un autre fondu pour t'inviter à dîner, Sweetie...
- Excuse-moi, je me suis un peu énervée...
- C'est ton égyptologue qui te met dans cet état?
- Non... C'est une amie... Justement, je ne peux pas ce soir, je dîne avec elle...
- Je passe vous prendre toutes les deux, ça te va?
- Eh bien... Bon, d'accord.


*


Installés tous les trois autour d'une table ronde, on faisait un petit festin. Lydia m'avait déjà parlé de ce restaurant du quinzième tenu par un vieux russe, mais nous n'avions encore jamais réussi à y aller ensemble.

L'irruption de Larry dans notre soirée était tombée à point pour lui faire oublier l'escapade de son fils à La Rochelle. Au premier regard qu'ils avaient échangé, l'air s'était instantanément solidifié autour de nous. Mais on était tous des grandes personnes alors on s'était donné un mal du diable pour se dissimuler les uns aux autres ce que chacun n'avait pu manquer de remarquer, et on parlait de la pluie et du beau temps tout en dévorant délicatement nos blinis à la crème. La voix de Lydia charriait par vagues de lourdes effluves de tubéreuse, le temps d'un éclair Larry la questionnait froidement du regard par-dessus son verre de vodka et tout en reprenant deux jolies feuilles de salade elle se laissait vriller par l'approche du plaisir. Comme je ne pouvais me soustraire à la beauté sauvage de ces magnétiques évolutions, je leur offrais ma compagnie en toute passivité.

A la fin du repas le patron vint nous demander si nous prendrions du café. Son accent laissait à penser qu'il nous offrait là un breuvage inconnu et prometteur. Comme nous étions les derniers clients, Larry se leva pour inviter le vieux monsieur à boire quelque chose avec nous, ce qui nous valut une nostalgique équipée à travers la Russie de ses ancêtres.

- Mon père travaillait à la gare de Moscou.
- Que faisait-il? s'enquit Larry.
- Oh, son travail n'était pas bien défini, il s'occupait de diverses choses, de la consigne, des porteurs, des samoyèdes...
- Il y avait des esquimaux là-bas? demanda Lydia.
- Non... je ne crois pas... mais là je vous parle des chiens, des chiens samoyèdes... vous savez, pour les traîneaux... Il y avait un local pour eux à la gare, alors il fallait bien s'en occuper.

 

 

5.

 


C'était comme ça depuis le début. J'avais donc résolu de finir de m'en étonner. Au moment où je m'y attendais le moins, on m'envoyait un signal, quelque chose comme un clin d'œil, un geste de connivence. Une réponse à une question que je n'avais pourtant formulée qu'en moi-même. Tout se passait comme s'il existait une sorte de supraconscience planétaire incroyablement sophistiquée, un réseau universel aussi complexe qu'infaillible auprès duquel les derniers achèvements de l'électronique faisaient figure de boulier. Et s'il était admis qu'elle s'exprimait à travers les mythes, les contes et les légendes, j'étais maintenant obligée de constater qu'elle avait aussi la capacité de cibler la moindre de nos élucubrations, la plus spécifique, la plus éphémère, du moment que, par un moyen ou un autre, nous avions résolu de sortir de notre confinement pour explorer la grande réserve naturelle dont les domaines s'étendaient à perte de vue derrière la clôture provisoire du champ de notre conscience. Et elle pouvait à tout moment faire de chacun de nous son agent secret. Sans en avoir la moindre idée, nous transmettions çà et là des informations codées à des inconnus et ils ne nous disaient même pas merci. C'était peut-être ce dieu farceur aux pieds ailés qui à l'occasion jouait au messager clandestin en nous subtilisant rien qu'un instant notre regard et notre voix? Cet Hermès auquel les Grecs avaient assimilé le dieu à tête d'ibis, Thot.


*


- Je sors de ma chambre et je jette un coup d'œil dans la salle en m'appuyant à la balustrade.
- Il y a du monde?
- Quelques personnes mais je ne les vois pas. Je vois seulement le voyageur avec lequel j'ai dîné la veille au soir. Il m'aperçoit et me fait un signe de tête. Je descends.
- Et alors?
- Attendez... Je ne vois plus rien...
- Ça ne fait rien. Avancez un peu dans le temps.
- Ah oui... Il y a plusieurs grandes tables dans la salle. Je suis à demi assis sur le bord de l'une d'elles, et il est installé sur une chaise à ma droite.
- Vous ne vous parlez pas?
- Si, mais rien d'important... Je sens surtout un fort courant de sympathie passer entre nous, des sourires, pas une vraie discussion. Mon chien vient de rentrer. Il nous a rejoints, puis il s'est redressé et a posé ses pattes sur moi. Il vient de se rouler dans la neige et sa fourrure étincelle dans un rai de lumière. Ses yeux brillent intensément. Il me fixe d'un air solennel, comme s'il avait à me transmettre un message de la plus haute importance. C'est un chien-soleil, un chien-neige, un chien-amour. Alors il trouve parfaitement naturel de dévorer toute notre attention.
- Qui est ce voyageur? C'est quelqu'un d'important pour vous?
- Non... Je ne l'ai jamais vu et ne le reverrai probablement jamais.
- Vous êtes russes tous les deux?
- Oui.
- Essayez de voir s'il n'est pas relié à quelque chose qui vous concerne.
- Non, je ne vois pas... Mais dans son sourire...
- Oui...
- Il y a quelque chose... quelque chose d'indéfinissable...
- De quoi avez-vous parlé la veille?
- De tout et de rien... Mais vous savez, ce n'est pas du tout quelqu'un de mon milieu, c'est un homme cultivé, peut-être un professeur ou quelque chose comme ça. Il habite assez loin d'ici. Nous avons passé plusieurs heures à discuter au coin du feu après le dîner. Je lui ai un peu raconté ma vie, mon métier...
- Vous êtes heureux?
- Oui. Très. Pourtant je suis seul. Mais je suis très proche de la nature et des animaux. Et de la neige. Des immensités enneigées comme des tout petits faisceaux de couleurs qui fusent de chaque flocon.
- Que faites-vous l'été?
- Il y a les femmes... Mais je crois surtout que j'attends l'hiver!
- Bien. Nous allons nous arrêter pour aujourd'hui. Je vais compter...
- Attendez... Le voyageur...
- Oui?
- C'est un architecte... mais pas dans cette vie en Russie... Attendez... Je vois un temple égyptien derrière lui... Oui... C'est ça...
- Quand même!
- Que voulez-vous dire?
- Moi aussi, je vois ça depuis un moment, mais il n'y avait pas moyen de vous le faire dire...


*


C'était exactement ce que je voulais. Avec ses reflets changeants ce tissu me fascinait. La coupe était parfaite, très simple, juste un peu allurée, comme le disait la vendeuse, et puis ce que j'adorais, c'était ces grandes poches à l'intérieur.

- Ça, c'est un imperméable que vous pourrez porter des années...
- Qu'est-ce que c'est comme matière?
- Du coton, 100% coton. C'est le dernier. Les autres sont moitié coton, moitié polyester. Et puis ce n'est pas le même modèle. Celui-ci vous va beaucoup mieux.
- Oui... Je crois que je vais le prendre.
- Bien, Madame.

Madame? Et moi qui venais de dire à Kervadec que j'aimais les femmes! Sur le moment ça ne m'avait absolument pas troublée. Je pensais et je réagissais comme un homme. Et même les premières fois, ce changement radical de perspective ne m'avait en rien déconcertée. C'était naturel. Naturel, mais pas plus facile pour autant.

Je me faufilais parmi les passants en direction de ma voiture. Le voyageur de l'auberge aurait donc été architecte en Egypte. Pourquoi pas?

- Pardon, la rue Saint-Placide, s'il vous plaît...
- Vous remontez la rue de Rennes et c'est à droite après le boulevard Raspail.

Ce qui était extraordinaire, c'est que Kervadec disait l'avoir perçu avant moi. C'était la première fois que cela arrivait. Ou bien c'était la première fois qu'il le disait. Après tout, puisque des inconnus semblaient, même si c'était à leur insu, connaître mes pensées, on se demande pourquoi Kervadec, qui me convoyait tout au long de ces voyages, n'aurait pu les connaître lui aussi, avec à la rigueur un léger décalage dans le temps. Télépathie? Ou alors, plus simplement encore, il découvrait en même temps que moi les archives auxquelles il me donnait la possibilité d'accéder. Quelques images tout au moins. Des images du monde dont la plupart sont à tout le monde.


*


La nuit, quand on roule à grande vitesse le long d'une route bordée d'arbres, on dirait que ce sont les arbres qui se pressent dans votre direction au rythme saccadé d'une arme automatique, dans un grand ralenti cinématographique. C'était l'effet que me faisaient ces jours d'octobre et tout au bout de la route je voyais s'avancer la date à laquelle Stéphane repartirait en mission. Il fouillait depuis quelques années un site de l'Ancien Empire, en plein désert, aux abords de l'une des oasis. Quatre mois. Il ne revenait même pas chez lui pour Noël. En Egypte aussi il était chez lui et, contrairement à beaucoup d'égyptologues, il parlait couramment l'arabe. Au début de sa carrière on lui avait très vite proposé un poste à l'Institut Français et il habitait Le Caire toute l'année. Chaque été il revenait passer ses vacances en France. C'est là qu'il avait rencontré Geneviève. Avec sa fougue de brillante publicitaire et son sens aigu des réalités, elle avait réussi à le convaincre. Jamais leur mariage n'entraverait ses recherches et lorsqu'ils auraient des enfants elle prendrait tout en main pendant son absence. Il avait alors demandé à son ami François Orsini de le remplacer à la tête de la bibliothèque de l'Institut et il était rentré à Paris. Durant toutes ces années, Geneviève avait magnifiquement tenu parole. Pourtant il avait fallu que notre rencontre intervienne malgré tout et jette quelque ombre aux murs de ce bel édifice qui, tels les monuments d'Egypte, avait été conçu pour durer.


*


- A quelle hauteur du Nil situeriez-vous ce temple sur la carte?
- Je ne vois pas... Je ne vois pas... Je suis dans une chambre.
- Que faites-vous?
- Je suis assis en tailleur à même le sol.
- Vous êtes seul?
- Non. Un homme est assis en face de moi dans la même position. Il porte un turban, un collier de barbe, un vêtement... enfin, quelque chose de blanc... Ecoutez, je crois que cette fois-ci je suis en Inde, vous savez, dans cette vie au Moyen Age...
- Oui, on s'était arrêté à Ispahan. Dommage que vous soyez déjà arrivé à destination, ça nous prive du voyage...
- Je suis arrivé il y a longtemps.
- Quand avez-vous rencontré cet homme?
- Environ deux semaines après mon arrivée dans la ville.
- De quelle ville s'agit-il?
- Attendez... C'est tout au nord... Il me semble que ce doit être Lahore...
- Vous êtes toujours dans la chambre?
- Oui.
- Que faites-vous?
- Nous gardons le silence.
- Qui est cet homme?
- Le Maître que je recherchais. Il est hindouiste.
- Et vous avez suivi son enseignement?
- Oui. Mais c'est un homme qui a aussi une activité dans la ville, il a un métier, ce n'est pas seulement un maître spirituel.
- Quel est son métier?
- Je ne sais pas exactement... Il rencontre beaucoup de gens... D'ailleurs il est d'un abord très facile... comment dire... il est très direct... Vous savez, un peu à l'américaine...
- Avant la lettre...
- Oui, avant la lettre!
- Son nom?
- Son nom... Je ne sais pas...
- Et l'année? Vous savez en quelle année ça se passe?
- Non, pas du tout... Je dirais... peut-être au début du XIIIème siècle...
- Concentrez-vous sur ce personnage. Le connaissez-vous par ailleurs?
- Non. Je suis sûre que non.
- Pouvez-vous donner quelques indications en ce qui concerne son enseignement?
- C'est difficile... je... disons qu'il est centré sur la méditation et sur la sortie hors du corps. C'est tout ce que je sais.
- Avançons dans le temps... Avançons jusqu'à un événement important.
- C'est ce jour-là. Le jour de notre dernière rencontre. Je vais quitter le pays.

C'est l'après-midi mais le jour ne pénètre qu'à demi le silence carré de la chambre. Nous prenons le temps de nous accorder, et nous tressons alors en pensée une demeure étincelante, lieu intangible du dialogue prudent et grave de nos cœurs.

Maître! De quels lointains a surgi la soie fraîchement filée de ton amour? Et où se tient le verger où s'empourprent les fruits exquis et parfumés qu'il me tarde de déposer devant toi? Pour moi tu as pris soin de filtrer les rayons dévastants de la Connaissance, sans quoi ils m'auraient brûlé. Et tu as versé dans la coupe de mon âme la juste mesure du breuvage qu'elle attendait, sans quoi il m'aurait noyé. Sais-tu combien de temps a requis la fleur de tournesol pour paraître enfin à l'image de l'astre dont elle suit la course? M'en faudra-t-il davantage encore?

Maître! Pourquoi ai-je tout oublié? De quelles douteuses liqueurs ai-je entaché la blanche nappe des noces de nos pensées? Ou bien n'en peut-il être autrement? Est-ce la règle? Faudra-t-il partout et toujours tout recommencer?

Maître! Sur quelle cime interdite te dérobes-tu à mes appels? Du fond de quelle forêt verrai-je briller la petite flamme qui me conduira vers toi, là-bas, dans la splendeur fulgurante des hautes neiges?

- Diane, vous m'entendez?
- Oui.
- Que se passe-t-il?
- Il relève lentement la tête pour me donner ses dernières recommandations, puis il ajoute:
"Maintenant, tu peux t'en retourner."

 


6.

 

Bleu intense. Epais mohair de lumière d'une provocante douceur. Scabieuse, saphir, porcelaine. Plus voluptueusement bleu encore. C'est ainsi que les soirs d'Orient veulent le ciel à la fin du jour. De son regard étoilé il m'écoutait gravement et derrière lui reposaient trois rectangles de ce bleu-là. Déjà les lampes brûlaient. Nous avions repris nos travaux depuis mon retour et chaque soir nous parlions pendant des heures. Si seulement je savais aujourd'hui tout ce que j'ai pu lui livrer alors de mon voyage. Mais seules les dernières paroles de mon Maître ont laissé une trace repérable.

"N'oublie jamais que si le terme du voyage est le même pour toutes les âmes, les chemins qui y conduisent varient à l'infini car chacun a le sien. Suis donc le tien et ne t'alarme pas de sa différence, elle est garante de son authenticité et de sa justesse. Car ce qui est un baume au coeur de l'un peut-être un poison au coeur de l'autre. Considère que le soleil ranime le voyageur égaré dans les glaces, tout comme il exécute celui qui s'est perdu dans les sables. Plus sûrement et plus rapidement que tous les conformismes, l'originalité vraie renvoie à l'Origine, à la Lumière initiale et ultime dont nous sommes tous issus, pourvu que l'on consente à rester à l'écoute de ses voix intérieures, qui ne sont rien d'autre que celles de nos Maîtres, ou encore celles de notre propre part divine. Au coeur de tout homme brille une flamme. Ce peut n'être qu'une étincelle, ce peut être une étoile. C'est une question d'entretien. Sans dédaigner les précieux outils du mental, préfère toujours aux péroraisons de la raison qui impose, les confidences de la conscience qui propose. La raison déforme, la conscience informe. La raison sépare, la conscience répare. Quand l'intelligence se détourne de l'Esprit, tôt ou tard elle tombe dans un puits.

Ecoute bien ceci. Aux abords du désert d'Egypte veille un immense fauve de pierre auquel un roi a prêté son visage. Chaque matin il assiste au lever du soleil. Tout homme peut trouver dans cette sculpture la clef de sa condition. Certains peuvent aussi découvrir qu'elle est en affinité avec la teneur de leurs incarnations. Tu en fais partie. Mais il te fallait venir jusqu'ici pour le savoir."

J'étais restée sans nouvelles de Lydia pendant un intervalle qui me parut plus long qu'à l'accoutumée. Il n'était pas impossible d'en deviner la raison, d'autant que je n'avais pas davantage de nouvelles de Larry. Le temps n'est-il pas le premier tribut que l'on verse à la passion? De son côté Stéphane était absorbé par les préparatifs de son départ et il avait mille choses à régler. J'avais bouclé toutes mes traductions sauf le roman américain, mais c'était un travail long, difficile, et pas urgent du tout. Paris était très éloigné de la maison familiale, j'avais envie de mouettes, de falaises et d'embruns. Il y avait les trois à Etretat. Et puis il était tellement plus délectable d'être seule par initiative que par fatalité. C'était s'offrir un très grand luxe au prix d'une petite misère. De ma chambre j'apercevais l'arcade de la falaise d'aval. Je m'étais levée tôt pour aller prendre l'air le long de la digue, inhaler le véronèse des vagues, longer l'écume sur les galets, flâner dans les rues, lire des revues au café, échanger trois mots avec les commerçants et manger quelque chose d'un peu inhabituel. Le temps était couvert mais il ne pleuvait pas, et dans l'après-midi j'avais escaladé les rondins de la falaise d'amont et je m'étais trouvé une place privilégiée face au large. Au bout d'un moment je me surpris à observer avec insistance quelque chose qui devait se situer entre le ciel et la mer. Il n'y avait pourtant rien.

En regard de toutes nos mésaventures passées et futures, ce n'était pas si mal une journée sans histoires, une journée dont on n'attend rien et qui n'attend rien de nous non plus, absolument rien, une journée qui n'a pas du tout besoin de nous et qui se demande sûrement ce qu'après tout on peut bien faire là. Eh bien, on attend. Un peu comme sur le quai d'une gare, entre deux trains. Quelquefois la correspondance est immédiate. Quelquefois elle dure une semaine, une année, toute une vie ou presque.

C'est pourquoi il est bon de savoir observer le lever du soleil, même quand le temps est couvert et que l'heure en est passée. Au cœur de nos cœurs battent d'autres cœurs, on le sait ou on ne le sait pas.

Le jour baissait et il faisait un peu froid, je ne pouvais détourner mon regard de ce qui pourtant ne se voyait pas, je pensais à lui et il était là, dans le silence carré de la chambre, entre le ciel et la mer, comme le soleil.


*


- Stéphane! Mais où as-tu trouvé ça?
- Tu sais, dans ce cinéma, à l'angle de la rue de Rennes et de la rue du Vieux Colombier...
- Ils vendent des films?

Je venais de prendre une douche et d'enfiler un peignoir.

- Eh bien oui, mais des films russes, uniquement...
- Tu le savais?

Il déposa ses affaires dans l'entrée.

- Mais non, je te l'aurais dit... Non... Je suis entré là complètement par hasard... Et puis quand j'ai vu "La dame au petit chien" , j'ai su pourquoi j'avais poussé la porte. J'ai bien pensé que tu l'avais déjà vu, mais je l'ai pris quand même.
- Tu sais, il m'était strictement interdit de passer mes soirées au cinéma quand j'avais deux ans... Ça a été tourné en 1960...
- C'est malin... Le film a dû ressortir depuis, non?

J'étais retournée dans la salle de bains pour attacher mes cheveux. Sa voix en connaissait le chemin par cœur. A croire qu'elle habitait la maison.

- Je m'en veux de te causer pareille déception, mais je ne connais pas la date de tournage de tous les films tirés de Tchékhov...
- Non? Incroyable!

Tout en observant le boulevard comme à son habitude, il demanda:

- On le regarde?
- Tu as le temps?
- Je le prendrai.
- Et moi?

Il me regarda un moment sans comprendre, puis il éclata de rire.

- Donne-moi quelque chose, je crève de faim.


*


Yalta. La promenade du bord de mer. Personne. Elle passe, sous son ombrelle, accompagnée du frou-frou d'un petit chien blanc. Depuis l'intérieur du café, il la voit pour la première fois.

Tous ceux qui sont habitués à visionner des films en quantité admettent généralement que, la plupart du temps, on sait à peu de choses près à quoi s'en tenir dès les premières minutes. Il est assez rare que la suite ne soit pas dans le même registre. L'esprit, l'atmosphère, le talent et la conviction des auteurs et des interprètes, tout est déjà là - ou pas - dès le départ. La première séquence avait d'emblée eu raison de notre appréhension: on resterait très près de la force et de la beauté de la nouvelle.

Il lui parle, ils se revoient, ils s'aiment.

J'étais appuyée contre lui. L'éponge de mon peignoir avait pris une soudaine importance et ma nuque encore mouillée se réchauffait au rythme de son souffle. Je faisais de chaque minute une très longue route qui m'emmènerait sans détour jusqu'au matin de son retour.

Ils sont mariés, mais pas ensemble. Ils habitent une grande ville, mais pas la même.

Mais je ne craignais rien. Je n'avais plus peur de l'éloignement des corps. J'en étais certaine. Je me sentais parfois si proche d'êtres qui étaient si loin. Rien ni personne ne pourrait jamais nous éloigner l'un de l'autre.

Ils se reverront, mais quand? Combien de fois? Et pour combien de temps?

C'était remarquable, irréversible. La succession des images distillait une désolation insidieuse et l'on était bientôt gagné par le vertige irrépressible de la séparation qui s'imposait avec la force d'une obsession tentaculaire.

Ils trouveraient une solution, oui, ils la trouveraient, ils la trouveraient, un jour...

Tout en moi s'était raidi. Ma gorge me faisait mal. Nous avions tourné et retourné le problème dans tous les sens. Il ne fallait pas que je parte avec lui. Il me serra terriblement fort. Quatre mois. J'en étais donc encore là?


*


A cette heure l'atmosphère devient soudain très douce.
Depuis la terrasse du palais je parcours le paysage, vaste ouvrage de feuillage qui enserre les eaux limoneuses du fleuve. Fixe et luisant, un petit œil emplumé veille au fond des fourrés de papyrus. Sous la ronde obstinée des rapaces travaillent toujours les hommes et les bêtes, et des bateliers se chamaillent d'un bord à l'autre par-dessus le choc des rames et des chargements. De loin en loin, des palmiers dressent leurs petits éventails drus et satisfaits. Plombées par des géants de pierre, les hautes façades de calcaire brûlent encore de l'éclat de midi. Et le scarabée promène avec lenteur sa noirceur bleutée. Un peu flou, un grand disque orangé se pose sur le fil du désert et la terre tout entière s'offre au souffle du Nil, parée des couleurs étrangères d'une autre lumière.

 

 

7.

 


- C'est la terrasse de la maison que vous habitez?
- Oui.
- Pouvez-vous la situer?
- Oui. Elle est à Thèbes.
- Comment êtes-vous habillée?
- Je porte une longue perruque noire, une robe de lin blanc entièrement plissée et aussi de l'or, de l'or et des pierres, principalement des turquoises.
- Vous êtes seule?
- Non. Mon mari est à l'intérieur. Nous venons de rentrer. Nous avons assisté à la réception des ambassadeurs au palais.
- Que fait votre mari?
- C'est quelqu'un d'important. Il est proche du roi.
- Laissez arriver le moment où vous serez près de lui, que nous fassions connaissance. Ce moment n'est sûrement pas loin. Attendons.
- Pierre...
- Oui?
- Je le vois maintenant...
- Alors?
- Vous vous souvenez de cette vie au Moyen Age? Celle qui n'est toujours pas finie...
- Bien sûr.
- Eh bien c'est mon ami, vous savez, Rachid... C'est lui, j'en suis certaine, il a exactement le même regard.
- Rachid est-il aussi le voyageur de l'auberge?
- Non. Absolument pas. C'est quelqu'un d'autre.
- Bien. Et vous vous entendez bien?
Je ne pouvais plus parler.
- Diane... Qu'y a-t-il?
- C'est... je...
- Prenez votre temps. Remettez-vous. Il n'y a pas de raison de vous mettre dans cet état, n'est-ce pas?

De longues secondes passèrent.

- Non.
- C'est quelqu'un d'important pour vous, et puis voilà.

Quelques autres.

- Oui.
- Que faites vous maintenant?
- Nous nous regardons longuement... Ça fait toujours un peu peur d'être aussi heureux.
- Quel âge avez-vous?
- Je ne sais pas... Je suis plus jeune que lui. Nous ne sommes pas mariés depuis très longtemps, peut-être un ou deux ans.
- Savez-vous en quelle année vous êtes?
- Non... Je dirais vers le milieu du deuxième millénaire avant notre ère.
- Quel est le nom du pharaon?
- Je ne sais pas.


*


- Tu connais Marion, Diane?
- Oui. Je la connais.
- Comment est-elle?
- Larry ne la quittera jamais, Lydia.
- De toute façon ils ne vivent pas ensemble.
- Non. C'est plus grave que ça.
- C'est-à-dire?
- Non, rien.
- Alors qu'est-ce que tu en sais?
- C'est vrai, je n'en sais rien.
- Mais alors de quoi tu parles?
- Non, c'est une impression, c'est tout... Si on ne peut plus parler...
- Tu es bizarre en ce moment...
- Peut-être, oui…
- Je demandais ça comme ça, par curiosité... Je n'ai pas l'intention de refaire ma vie avec Larry.
- Eh bien dans ce cas tout est pour le mieux.
- C'est quelqu'un de parfaitement invivable.
- Peut-être. Moi, je m'entends très bien avec lui.
- Moi aussi, mais de là à vivre ensemble...

Elle replia deux autres écharpes et les rangea dans leur casier. Puis elle ajouta:

- Tu as de ses nouvelles?


*


- Diane Carrère?
- Oui?
- Ici le Théâtre Saint-Marc, Monsieur Berthet désire vous parler... Un moment, s'il vous plaît...
- Allô, Diane? Vous allez bien?
- Merci. Que se passe-t-il?
- On a un problème avec la scène entre Ludwig et Helga. Ça ne fonctionne pas.
- Ah bon…
- Voilà huit jours qu'on répète, je pensais que ça allait se mettre en place mais il n'y a rien à faire. Déjà à la lecture...
- Oui, vous me l'aviez dit. Mais ça ne fonctionnait peut-être pas en allemand non plus, qu'est-ce qu'on en sait?
- Ça, je m'en fous, il faut absolument que vous repreniez la traduction.
- Mais même si je la reprends, je ne peux pas y changer grand chose...
- Mais si... Vous pouvez très bien traduire plus librement et vous débrouiller pour décoincer tout ça...
- Vous en avez de bonnes...
- Je suis persuadé que vous pouvez nous tirer de là... J'en suis sûr. D'ailleurs dans la production de Londres ça collait parfaitement, alors il n'y a pas de raison...
- Si l'auteur était vivant on pourrait peut-être modifier un peu la scène, mais là...
- Justement, il ne pourra pas vous en vouloir... Les pièces étrangères, ça s'adapte plus que ça ne se traduit, vous le savez bien... Là, c'est un grand texte, on n'a rien voulu toucher, d'accord, mais si cette scène-là ne marche pas ça devient très risqué... Et telle qu'elle est, elle ne peut pas marcher, ça, je vous le garantis, les phrases sont trop longues, ça traîne, en un mot ça ne décolle pas... Et en plus on peut difficilement couper là-dedans...
- Je sais bien, mais ce serait plutôt à vous d'adapter ce passage, c'est vous qui dirigez les acteurs...
- Ecoutez, mon petit, je ne parle pas une broque d'allemand, alors ne me demandez pas la lune... Vous pourriez passer au théâtre aujourd'hui ou demain? Ce serait le mieux. Ça m'ennuie de vous embêter avec ça, mais…
- Non, non, je vais venir. Je passerai cet après-midi, à quelle heure commencez-vous?
- A 14 heures.
- J'y serai.


*


La scène passait tout de même mieux que Berthet ne l'avait laissé entendre. Il faut reconnaître que dans ce passage le français traînait un peu des pieds, mais la situation était tellement forte, et les acteurs tellement impressionnants, que ça rétablissait assez bien les choses. Seulement Berthet était un forcené du plus-que-parfait et, tout vieux routier du métier qu'il était, il avait gardé le feu sacré. Assise à côté de lui, j'essayais d'imaginer comment je pourrais m'y prendre. Il était bien sûr impossible de susciter les mêmes sensations que dans la langue d'origine, mais peut-être qu'à force de condensations, d'inversions, et de je ne sais quelle cuisine encore, les répliques fuseraient avec plus d'éclat et que l'on se rapprocherait davantage de la pulsation initiale. Il fallait du moins l'espérer.


*


- C'est un char comme on peut en voir partout sur les monuments. Il est tiré par deux chevaux.
- C'est votre mari qui conduit, je suppose...
- Bien sûr. Et moi, je suis derrière lui. J'ai passé mes bras autour de sa taille car je ne sais pas très bien me tenir sur ces engins. Et comme j'ai un peu peur, par moments j'éclate de rire.
- Où allez-vous?
- Je ne sais pas. Nous sommes dans le désert.
- Quelle heure est-il?
- C'est le matin. Il est très tôt.

Telle une comète, notre équipage parcourt l'immensité des sables, laissant derrière lui un long sillage de poussières scintillantes. Nous progressons dans un fracas assourdissant et chaque fois qu'une roue heurte férocement une pierre je presse mon visage contre son dos tout en me serrant contre lui plus fort encore. Est-ce notre première vie ensemble? Non, ce ne peut-être la première. Non, car dès que tu as franchi le seuil de la maison de mon père, je t'ai reconnu. De ce mariage nous attendions tout, sauf ce que de surcroît il nous a offert. Ce sont des choses qui n'arrivent pour ainsi dire jamais quand on les attend. J'aime ce désordre de stupéfaction, de délice et d'effroi qui s'installe dans l'évidence d'un premier regard. Fouetté par la surprise, on n'a pas le temps de refermer le coffre où reposent tous nos secrets et pendant une fraction de seconde un œil exercé pourrait y lire comme dans un livre. Mais la cinglante intensité de l'instant ne le permet généralement pas.


*


Je connais un café où l'on sait servir une simple salade verte acceptable: feuilles essorées, jamais fanées, et présentées dans un assaisonnement qui, sans se risquer à ressembler vraiment à quelque chose, se tient tout de même à une distance raisonnable du néant de fadeur auquel on est le plus souvent confronté.

La fadeur mériterait une croisade. Il y a dans la fadeur une indifférence qui frise le mépris, une odeur de démission, presque de lâcheté. Un mets fade ne peut parvenir à nourrir que le corps. Il est exclu de compter sur lui pour reprendre courage ou escompter l'ombre d'une idée. D'ailleurs dès qu'on l'a avalé, on éprouve une sorte de manque. On ne peut pas dire que l'on sorte grandi de cette affaire. Et si, dans la conception d'une chose ou d'une autre, la simplicité en impose, l'indigence n'a jamais rien à offrir à qui que ce soit: la simplicité peut à l'occasion prendre des airs supérieurs de synthèse, mais l'indigence ne peut en aucun cas donner le change.

Je ne savais pas bien à quel moment avait commencé cette soudaine envolée intérieure ni d'où elle émanait, mais je l'écoutais avec curiosité en attendant Larry. Il tombait des cordes et le café était plein de cette bouillonnante exubérance que sécrètent immanquablement ceux qui se trouvent pour un temps à l'abri de quelque danger, si infime soit-il.

- Salut, Sweetie.

Je ne l'avais pas vu arriver. Il était trempé. Il y a des gens qui préféreraient se noyer plutôt que de condescendre à utiliser un parapluie.

- Tu as déjeuné?
- Je n'ai pas faim. Tu reprends quelque chose?
- Un café.
- Deux cafés, s'il vous plaît.

Larry s'installa à côté de moi et on se mit à bavarder. Puis il sortit le manuscrit qu'il avait coincé dans sa ceinture.

- Tu as une sacrée veine, j'étais persuadé que je l'aie laissé à Londres, et alors là, pour mettre la main dessus...
- Ah non, là tu en fais trop...
- Pardon?
- "J'étais persuadé de l'avoir laissé à Londres." Ou alors: "que je l'avais laissé à Londres."
- Well... Whatever... You're bloody lucky...
- Il paraît que la scène passait parfaitement en anglais, alors on ne sait jamais, ça va peut-être m'inspirer...
- Tu sais, ça fait déjà trois ans, j'ai un peu oublié tout ça...
- En tout cas je te remercie.

Il haussa les épaules et avala son café d'un trait, puis:

- Tu as vu Lydia ces jours-ci?

 

 

8.

 


- Vous êtes toujours dans le désert?
- Oui, mais nous avons fait halte.
- Savez-vous où vous êtes?
- Oui. Sur le site des pyramides, devant le grand sphinx.
- Que faites-vous?
- Rien. Nous regardons. Nous aimons cet endroit et nous y venons de temps en temps.
- C'est pourtant très loin de Thèbes...
- Oui, c'est très loin, mais mon mari a l'habitude de voyager. Il est allé beaucoup plus loin encore.
- Que voyez-vous du sphinx?
- Je le vois en entier. Entre ses pattes est dressée une grande stèle couverte d'inscriptions. Il me semble que c'est celle qui se trouve encore là de nos jours.
- Probablement. Votre mari venait-il déjà là avant de vous rencontrer?
- Oui... En fait, c'est lui qui s'est occupé de la réalisation et de la pose de cette stèle. Sur les ordres du roi, bien entendu. Et c'est depuis ce temps-là qu'il a pris l'habitude de venir ici. C'était plusieurs années avant notre mariage. Vous savez quel est le pharaon qui a fait poser cette stèle, Pierre?
- C'est l'un des Thoutmosis ou des Aménophis, si j'ai bonne mémoire. On vérifiera. En tout cas elle date du Nouvel Empire. Cette fois-ci au moins, on saura exactement où on en est historiquement parlant.
- Oui, c'est toujours rassurant...
- Regardez bien la stèle. Pourriez-vous lire ce qui y est inscrit?
- Non, c'est impossible, je ne connais pas les hiéroglyphes.
- Bien sûr, mais à l'époque vous les connaissiez peut-être?
- Mais non, je vous dis que je ne sais pas lire.


*


- Bonjour, ici Geneviève Devosge.
- Bonjour Geneviève.
- Comment ça va, Diane?
- Très bien et vous?
- Bien... Bien... Je fais une petite soirée avant le départ de Stéphane, je serais très heureuse si vous pouviez y venir, ça fait tellement longtemps qu'on ne s'est pas vus: ce sera mardi prochain.
- Eh bien...
- Vous êtes libre?
- Je crois, oui...
- Alors à partir de 19 heures, 19 heures 30?
- C'est d'accord... Merci... C'est très...
- Bon, alors à mardi?
- A mardi.

Je raccrochai et allai m'asseoir. Tout avait été si vite. On ne se téléphone jamais, comment aurais-je pu prévoir ça?


*


- Rachid et son père sont en voyage. Il est tard. Je viens de descendre dans ma chambre. Je me suis allongé sur le lit sans ôter mes vêtements. Une lampe brûle.
- A quoi pensez-vous?
- Il se passe quelque chose d'étrange, je sens des fourmillements dans tout le corps, je suis pris d'une sorte de tournoiement qui me donne le vertige. C'est un état dans lequel la limite entre le corps physique et les corps subtils s'estompe progressivement. On croit percevoir toutes les particules qui composent ces différents corps: elles tournent sur elles-mêmes comme autant de petites planètes.
- Avez-vous atteint cet état délibérément ou bien s'est-il imposé à vous?
- Délibérément.
- Comment avez-vous déclenché ça?
- Par le jeu de la respiration.
- Continuons.
- Je sens dans mon dos une force qui me pousse assez brutalement. Je me détache de mon corps physique, je pars, je m'élève, mais je ne sais absolument pas où je vais.
- Vous avez peur?
- Non. Je suis seulement conscient de vivre un moment important. Je suis déjà très loin...
- Attendons un peu. Laissez les choses se faire.
- Je pénètre dans un environnement où les couleurs sont différentes des nôtres. C'est difficile à décrire: elles sont plus subtiles, plus diffuses, plus claires, plus lumineuses. En regard de ces couleurs-là, les nôtres donnent l'impression de se cantonner dans un gris-bleu épais. Je vois des personnages mais eux ne me voient pas car je suis différent: je suis dans les gris-bleu. Je ne sais pas quoi faire. J'attends.
- Attendons. Nous avons tout notre temps.
- Je vois s'avancer un homme qui, pour pouvoir communiquer avec moi, a également pris des tons gris-bleu. Il a l'air... Je crois que...
- Prenez votre temps, Diane...
- Ecoutez, je sais que c'est incompréhensible, mais c'est le voyageur de l'auberge... C'est lui, j'en suis sûre.
- Il n'y a là rien d'incompréhensible, continuons.
- Mais on est au Moyen Age et il est vêtu comme au XIXème siècle...
- C'est votre perception des choses aujourd'hui car pour le moment vous ne le connaissez que sous l'apparence qui était la sienne au siècle dernier. D'ailleurs si le voyageur de l'auberge vous apparaissait tel qu'il pouvait se présenter dans une incarnation où vous ne l'avez pas connu, il vous serait extrêmement difficile de le reconnaître.
- Oui... je comprends...
- A l'époque, je veux dire au Moyen Age pendant cette sortie hors du corps, il a dû vous apparaître sous une autre forme, une forme qu'en ce temps-là vous pouviez comprendre.
- Oui. C'est ainsi que je le vois maintenant: sous les traits d'un égyptien de l'antiquité, vous savez... l'architecte...
- Etait-il contemporain du haut fonctionnaire qui a fait poser la stèle?
- Non. Il a vécu beaucoup plus tard. Je dirais du temps des Ramsès.


*


Tendres sphères de nacre, lueurs fantasques de l'opale, brumes poudrées des pastels, vous avez gardé l'empreinte de ces mondes d'effervescence diaprée où le temps s'apaise et se différencie. Là, tout semble à la fois plus intense et plus impondérable.

Nous prenons le temps de nous reconnaître. De cet observatoire à l'écart des siècles nous pouvons voir nos routes se croiser et se recroiser. Nous nous regardons. Une fois encore nos pensées se confondent: comme tout cela est long, pénible et difficile. Je retrouve dans ses yeux cette nuance de tristesse un peu distante que je lui ai toujours connue. Mais cette fois-ci il semble plus sombre encore. Il ne prononce aucune parole et cependant je crois l'entendre.

"Nous nous connaissons depuis une époque très ancienne. Nous sommes souvent sur des plans d'existence différents mais nous découvrons toujours un moyen de communiquer.

Ecoute ceci.
Il en va de même pour tous les hommes. Chacun d'eux est lié à un Esprit émanant directement de la Lumière mais c'est à travers d'autres êtres plus proches qu'il entre en contact avec Lui. Ces êtres constituent autant de relais et leur position sur le chemin se trouve déterminée par leur situation spirituelle. Ceci n'empêche pas chacun de nous de se trouver lié, aussi solidement soit-il, à d'autres Esprits de première grandeur à l'occasion de ses différentes incarnations. Cependant le premier lien reste essentiel car il donne le ton à l'ensemble de notre parcours. Il arrive que ces Esprits s'incarnent, mais ce n'est pas obligatoirement le cas.
Encore une chose. Entre toi, moi, et Celui auquel nous sommes tous deux reliés, il y a quelqu'un d'autre."

*

- Ça va?

Kervadec s'était installé derrière son bureau et il tirait quelques bouffées de tabac en attendant que je vienne m'asseoir en face de lui. Mais je demeurai encore quelques instants sur le divan.

- Oui, ça va... Je suis juste un peu...
- Sonnée.
- Oui, c'est ça...
- Reposez-vous un peu. Ça demande toujours une certaine dose d'énergie de décoder ce genre de message. On se rend très bien compte de l'état de tension dans lequel vous êtes à la façon hachée dont vous parlez. En somme, c'est de la traduction simultanée...
- Ce que je suis parfaitement incapable de faire dans la vie... C'est étrange cette continuité du discours entre le maître de Lahore et le voyageur de l'auberge.
- Les maîtres sont toujours en contact les uns avec les autres et peuvent, selon les nécessités du moment, se relayer auprès de leurs disciples. Ce que l'un a commencé, l'autre peut le poursuivre sans la moindre difficulté.
- Mais comment pouvais-je savoir au Moyen Age que cet homme avait été architecte en Egypte?
- N'oubliez pas que vous veniez de recevoir l'enseignement d'un maître hindouiste et qu'il est plus que probable qu'il vous avait donné accès à certaines de vos vies antérieures...
- Ah... c'est ça...
- Vous avez remarqué la façon dont il s'exprime? On a l'impression qu'il s'adresse à la fois au chevalier que vous étiez à l'époque et à vous, Diane, aujourd'hui.
- Oui, on ne sait plus tout à fait où on en est... Il se produit une sorte de ... décloisonnement temporel... Et puis, tout en s'adressant à moi, on sent très bien qu'en même temps il tient à faire passer une information.


*


Il faisait un peu froid dans cette grande salle vide où seule brillait une lampe verte au-dessus du pupitre installé dans les premiers rangs de l'orchestre. On répétait dans les décors mais sans costumes ni lumières et les comédiens évoluaient provisoirement sous un éclairage banal qui donnait peut-être plus de vérité encore à la dérive d'Helga. Tout d'abord résignée, elle laissait peu à peu filtrer son désespoir, sa voix s'éraillait, ses traits semblaient se dissoudre sous la montée de l'angoisse, elle perdait ses repères et nous les nôtres, et au terme de cette odyssée harassante, on arrivait en vue des rives de la folie devant lesquelles on n'avait plus qu'à jeter l'ancre. Face à elle, Ludwig, glacial, cinglant, détestable comme on peut l'être au théâtre tout en distillant une fascination exterminatrice. Ils nous avaient tous pulvérisés. L'habilleuse et le régisseur étaient restés en suspension devant la première coulisse pendant toute la durée de la scène. Après un silence, Berthet se leva.

- Ça va. On s'arrête un quart d'heure.

Puis, se retournant vers moi, à mi-voix:

- Bravo, gamine. Qui est-ce qui avait raison?
- Je vous assure que je n'ai pas l'impression d'y être pour grand chose...
- Tout de même, tout de même, sans vous on n'en serait pas exactement là.
- Je dois vous dire que la traduction anglaise m'a donné quelques idées.
- Comment l'avez-vous trouvée?
- Par Lawrence Wilkinson.
- Ah, très bien... J'ai beaucoup aimé son Tchékhov.

Et il emprunta la passerelle qui conduisait sur le plateau où il ne restait déjà plus personne.

 

 

9.

 


Le silence est peut-être le meilleur des interlocuteurs. Celui qui s'installa ce jour-là dans la salle du Théâtre Saint-Marc m'avait cernée. On aurait dit qu'il attendait quelque chose. Rivée à mon siège, je sentais encore résonner en moi, portées par la voix de cette Helga-là, toutes les blessures, les meurtrissures, toutes les possibles déchirures, j'errais, je trébuchais, je m'égarais infiniment dans le corridor abandonné des terreurs inoubliées. Y a-t-il quelqu'un pour croire que l'on joue ainsi uniquement parce qu'on a du talent? Comment faire déferler des émotions d'une pareille intensité sans en avoir éprouvé soi-même d'équivalentes un jour? Dans cette vie ou dans une autre. Il était probable que des acteurs de cette envergure puisaient en permanence dans le réservoir de leurs propres archives sans même le savoir. Et dans leur cas, ce réservoir devait être aussi important par le nombre des incarnations que par la teneur des situations qu'ils y avaient alors affrontées. J'aurais aimé en savoir davantage sur ces deux comédiens. Sur les autres personnes que je rencontrais. Sur celles de mon entourage. D'ailleurs je commençais à saisir de petites choses par-ci par-là. La pratique des réintégrations avait probablement bousculé quelque chose dans ma tête. Par moments j'avais des intuitions, presque des chocs. Tout à coup, au milieu d'une conversation, mon interlocuteur m'apparaissait étroitement associé à un métier, à une action ou à une époque; le temps d'un éclair, il m'était donné de déchiffrer les marques les plus profondément imprimées par le temps sur les esprits.
Naturellement, je ne disposerais jamais de la moindre preuve pour étayer ces fugitives - mais indélébiles - impressions.


*


Encore, encore, ne pas finir, jamais, doucement, longuement, soyeusement, tourner, se perdre, se retrouver, entre lui et moi l'air se consume, il réchauffe comme le parfum d'un café fraîchement torréfié, il brûle timidement comme la robe d'un jeune daim, j'aime, j'invente, je parcours, c'est lui, il est là, repère ultime au terme d'une quête harassée, non, attends, pas maintenant, mais il n'entend pas, d'ailleurs je me suis tue, piégée contre les draps comme un papillon, il voudrait s'envoler mais chaque fois tu l'entraves, je ne sais plus, je ne veux plus rien savoir, je sombre, je m'abîme, je me perds, contrainte à de sourdes plaintes, enfouie dans d'indicibles saveurs inlassablement sollicitées, encore, ne pas finir, jamais, j'entends mon nom, oui, c'est mon nom, je ne sais pas lequel, si, je sais, celui de la traductrice, oui, et toi, tu vas retourner là-bas encore une fois.

Quand passerons-nous le seuil de cette cité de tourmaline aux portes de laquelle tu me conduis parfois? Quand pourrons-nous soutenir la difficile clarté de ses étranges et géométriques beautés?


*


C'était pourtant une question tout à fait banale. Mais d'une certaine façon elle m'embarrassait. Le trac me prenait immanquablement à chaque fois que je me préparais à la lui poser. C'était absurde.
Je n'aurais pas dû changer de marque.

- Tu ne trouves pas que le café est amer?
- Non, pas spécialement.

Des coups sourds se mirent à résonner dans tous mes os à intervalles réguliers. Ce n'était pas les battements de mon cœur, un gouffre avait pris sa place.

- Stéphane, qu'y a-t-il d'inscrit sur la stèle de Thoutmosis IV?
- Laquelle?

C'était bien une question d'égyptologue.

- Eh bien... celle qui est entre les pattes du grand sphinx.

J'aurais eu quelques difficultés à en citer une autre.
Il se resservit une tasse de café tout en cherchant à rassembler ses souvenirs, puis il répondit sans lever les yeux.

- C'est l'histoire du désensablement de la statue.

Punto e basta. Il n'avait apparemment aucune envie de s'étendre là-dessus. Un temps passa. Il leva les yeux vers moi et je ne sais pourquoi, j'eus soudain envie de pleurer. Il avala quelques gorgées de café.

- Tu viens à la maison, mardi?
- Tu es fou? Lundi soir j'appellerai Geneviève pour lui dire... Je trouverai bien quelque chose. L'autre jour elle m'a prise de court... Je ne m'y attendais tellement pas...
- Il vaudrait peut-être mieux que tu viennes... Après tout, ça aurait l'air plus...normal...

Une lueur corrosive passa dans ses yeux.

- Non, je t'assure, ce serait de la folie, elle comprendrait tout en un quart de seconde.

Il vida sa tasse.

- Et si c'était déjà fait?
- Tu ne dis pas ça sérieusement?
- Non... Je ne sais pas...
- Elle t'a dit quelque chose?
- Non. Donne-moi un scotch.

Le tintement aléatoire des glaçons faisait lentement son chemin avec lui dans la pièce. Il s'approcha de la fenêtre et observa le boulevard.

- C'est important pour toi ce texte?

Je le regardai sans comprendre. J'en étais encore à ce qu'il venait de me dire.

- Sur la stèle.
- Ah... Oh non... Je me demandais seulement ce qui pouvait bien y être inscrit, c'est tout.
- Ça fait tellement longtemps... Je peux te dire en gros ce qu'il en est mais je n'ai pas vu ça depuis la fac. Ou... tu veux que je t'en apporte une traduction avant de partir?
- Oh non... non... Dis-moi seulement ce dont tu te souviens.

Il garda un moment le silence.

- C'est l'histoire d'un rêve.
- D'un rêve?
- Oui. C'était à midi. Il était fatigué. Il s'était levé très tôt pour aller chasser la gazelle. Les chevaux aussi avaient besoin de repos. Il arriva en vue de la statue et repéra tout de suite une tache d'ombre sur le sable, juste sous sa tête. Il s'y étendit et s'endormit aussitôt. Dans son sommeil une voix lui parla:
"Regarde dans quel état je me trouve. Le temps n'est pas loin où je disparaîtrai entièrement. Libère-moi des sables et je te donnerai le royaume d'Egypte." Enfin... en substance.
- Ce n'était pas encore le roi?
- Non.
- Et alors?
- Eh bien il entreprit de faire désensabler la statue et lorsque la promesse se fut réalisée, il fit placer cette stèle entre ses pattes.
- C'est merveilleux cette histoire...

Il revint s'asseoir à côté de moi. Je m'allongeai et posai ma tête sur ses genoux.
Le temps ne passait plus.
C'était assez périlleux, mais de ma voix la plus caverneuse je m'essayai à chantonner Mozart.

- "Don GiovAAAAnni, a cenar teco m'invitAAAAsti, e son venuto..."
- La statue du Commandeur... C'est drôle, je n'avais jamais fait le rapprochement.
- Jusqu'à présent c'était pour moi la seule qui ait jamais parlé.
- Tu oublies la légende de Pygmalion.
- Ah oui... Il était amoureux d'une statue?
- Dont il était probablement l'auteur et à laquelle Aphrodite donna la vie.
- Moi aussi je serais tombée amoureuse de toi si tu étais une statue.
- En somme, tu voudrais que je reste de marbre?
- Idiot.
- Tu sais, l'idée de ne considérer la sculpture que sous son aspect plastique est relativement récente. Elle ne s'est généralisée qu'à partir de la Renaissance. Et aux yeux des Egyptiens une statue représentait pour de bon son modèle. Elle était habitée, ce n'était pas que de la pierre.
- Alors pour en revenir à Thoutmosis, cette voix qu'il a entendue en rêve, c'était celle du sphinx?
- C'est sans aucun doute ce qu'il en pensait.
- Donc, celle d'un animal mythique, sacré...
- Non. Celle d'un dieu. C'est ainsi qu'il est appelé tout au long du texte. Il représentait le dieu soleil sous l'un de ses nombreux aspects. D'ailleurs son corps est celui d'un lion et le signe du Lion est gouverné par le soleil, quant à sa tête ce n'est pas seulement celle d'un homme, c'est celle du roi qui sur terre représentait Rê, donc le soleil. C'est clair.
- C'est le moins qu'on puisse en dire.
- Il s'adresse à Thoutmosis, donc au futur roi, comme à son fils et il lui dit: "Mon cœur t'appartient et tu m'appartiens." Ce qui évoque cette sorte d'osmose entre le soleil et le monarque, osmose qui s'effectue ici par le truchement du sphinx.
- Je croyais que tu avais tout oublié?
- Eh bien non, tu vois, ça me revient.
- Mais enfin pour nous c'est seulement une voix intérieure qui lui a parlé, sa conscience religieuse si tu veux, et dans son rêve, donc par le jeu de l'inconscient, elle a pris l'apparence du sphinx. De même, la statue du Commandeur n'est autre que la figuration de la conscience morale de Don Juan.
- Oui. Mais je ne crois pas que ça empêche de se demander: "Est-ce oui ou non le sphinx qui lui a parlé?" Parce que pour la plupart des mystiques la voix de la conscience n'est autre que celle de Dieu.

Je m'efforçai de dissimuler ma surprise et la facilité avec laquelle j'y parvenais me surprenait plus encore. Il était incroyable. Il en avait mis du temps à abattre son jeu. Ce n'était pas délibérément que je m'étais mise à jouer l'avocat de la partie adverse, ça s'était fait comme ça, tout seul. C'était un exercice qui ne manquait pas d'attrait. Alors sur ma lancée, j'ajoutai:

- On peut aussi imaginer que Thoutmosis a inventé toute cette histoire dans le seul but de justifier sa prise du pouvoir.
- Sois tranquille, on n'a pas dû s'en priver.
- Et toi? Tu le crois?
- Franchement, non. D'ailleurs, sauf dans le cas d'une hypothétique querelle dynastique - par exemple avec ses frères - il n'avait pas à justifier sa prise du pouvoir puisqu'il était le fils d'Aménophis II. Mais tu sais, on ne se focalise pas pendant des siècles sur l'intellect, le visible et le mesurable sans amputer radicalement sa perception des choses. La mentalité occidentale ne pouvait pas ne pas émettre ce genre de remarque. Elle s'est trouvée aussi désemparée devant ce rêve qu'une pince à sucre devant un quatuor à cordes. Ça la dépasse complètement... même aujourd'hui, malgré toutes les remises en question du savoir que proposent la physique et les différentes explorations du psychisme. Alors elle n'a vu dans ce récit que ce qu'elle a pu y projeter: le concrétisme dans lequel elle s'était embourbée. Et elle a décrété qu'il n'y avait là, comme pour tous les autres récits de ce genre, qu'un procédé littéraire ou je ne sais quoi encore... C'est le prix des antibiotiques, du téléphone et des hélicoptères. Et tout en claironnant ses prétentions à l'objectivité elle s'est montrée en l'occurrence d'une subjectivité sans mélange. Où es-tu, Diane?

Je paressais dans les courbes de sa voix, immergée dans les mailles d'un somptueux hamac de syllabes.

- Tu ne m'avais jamais parlé comme ça.
- Je ne pensais pas que ça pouvait t'intéresser.
- Tu mens.
- Un peu.
- Et dans ton oasis, là-bas, ceux qui fouillent avec toi, ils tiennent le même langage?
- Non.
- Stéphane, tu as vu l'heure?

 

 

10.

 


Il avait l'intention de rentrer mais il était toujours là. Il y a des moments où le simple fait d'annoncer l'heure relève presque de l'exploit. Je ne me sentais pas de taille à rééditer cela.

C'était ainsi. Une forteresse enchantée s'était insensiblement édifiée autour de nous et elle avait laissé la ville et le reste du monde à la porte. Elle était protégée par de magnétiques défenses qu'elle émettait, comme une pierre jetée dans l'eau, en cercles concentriques. Elle nous avait séquestrés, et avec nous toutes les pensées que nous avions eues l'un pour l'autre, toutes les paroles dites et non dites, tous les jours et toutes les nuits, ceux d'avant et ceux à venir peut-être. Il n'y avait rien à y faire, on n'en sortirait pas ce soir. Notre place était là, l'un près de l'autre, dans ce petit carré obligé au croisement d'un temps et d'un espace.

Pendant qu'il appelait Geneviève je passai dans la cuisine, et pour m'occuper j'entrepris vaguement d'y mettre un peu d'ordre. Il y a toujours de quoi faire dans une cuisine, c'est fou les services que ça peut rendre. La communication fut courte. Il raccrocha.

C'était, comme on le dit, une soirée extraordinairement douce pour la saison, et pourtant peu de gens étaient sortis de chez eux. Depuis la rue du Cardinal Lemoine nous avions remonté le boulevard en direction de Saint Séverin et là, on s'était promenés dans les rues comme des touristes en phase aiguë d'émerveillement. Perchée au-dessus du fleuve, la façade de Notre-Dame n'était pas plus grande qu'une carte à jouer, et avec l'éclairage elle avait pris la couleur d'un petit beurre.

Au restaurant le garçon s'était trompé. Nous avions commandé des soles meunières et il nous avait apporté une dorade à la sauce tomate. J'adore les tomates. Mais en sauce... Horreur! Stéphane avait commencé par dire:

- Ça ne fait rien, laissez.

Mais j'étais intervenue immédiatement de façon à rétablir la situation.

- Non, s'il vous plaît, c'est une chose que je ne peux pas manger, ça me rend malade.

Et la sauce tomate avait quitté la table, rouge de confusion, alors que Stéphane me lançait du regard un petit sourire teinté de réprobation. Il n'était pas dupe. Non, évidemment, ça ne me rendait pas physiquement malade. C'était autre chose. Je me refusais à absorber cette obséquieuse et douceâtre inconsistance au parfum hésitant et suranné, à laisser ces coulées informes et délavées circuler librement dans mon corps. Qui sait à quoi ça m'aurait menée?

On avait choisi cet endroit à cause des chandelles, mais il s'avéra que la cuisine y avait aussi son charme.

- Dans ton travail tu dois être d'une rigueur draconienne,non? Ce n'est pas ainsi que te perçoivent les autres?
- Peut-être, oui...
- Ça te fait rire?
- Non... C'est toi qui es drôle...
- Moi?
- Oui, toi.
- Ah bon.

Ça m'avait un peu vexée. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire.

- Tu boudes?
- Parfaitement. Tu vois, je ne suis pas si drôle que ça.

Pour faire la paix, il prit ma main et en embrassa doucement la paume sans me quitter du regard.

- Stéphane, ça existe en Egypte des statues qui avancent le pied droit?

Cette fois-ci il se contenta de sourire.

- Voilà une question que mes étudiants ne m'ont jamais posée.
- Non, sérieusement, pourquoi est-ce qu'elles avancent toujours le pied gauche?

Il y eut un silence.

- Tu veux la vraie raison?
- Oui.
- Eh bien, comme tu le sais, tout ce qui est à gauche est commandé par la partie droite du cerveau. Et le cerveau droit correspond à l'intuition et à la connaissance alors que le cerveau gauche régit l'intellect et l'érudition. La connaissance est immédiate, elle est intemporelle. L'érudition est laborieuse, elle demande du temps. Avancer le pied gauche était donc une façon de marquer la suprématie de la connaissance sur l'érudition.
- Mais ce n'est pas ce que tu penses?
- Si. Je le pense également.
- Pourtant tu es archéologue, c'est un travail d'érudit s'il en est...
- Oui. Mais d'abord l'un n'empêche pas l'autre. Et puis c'était pour moi le seul moyen de séjourner longuement en Egypte, d'y passer en fait une partie de ma vie.


*


Elle m'avait dit à midi au Relais Plaza. C'était tout Marion.
J'étais arrivée un peu en avance et je laissais vagabonder mon regard à l'intérieur des volumes solennels et étagés de la salle, bien calée sur le beige tourterelle de la banquette. Discret et sécurisant, le murmure des conversations flottait au-dessus des chevelures élégamment lissées et des cravates de couturiers, ponctué par les feux intermittents d'un diamant rectangulaire.
J'étais assez loin de la porte qui donnait sur l'avenue, pourtant elle me repéra dès qu'elle l'eut passée. Elle portait une jupe de cuir havane, une veste de lainage tressé tendre et mordoré, et une vaste écharpe de poil de chameau. Ses grandes lunettes aux verres teintés et les boucles dégradées de ses cheveux se fondaient dans ce camaïeu sans fausses notes, à la fois très naturel et très recherché. Marion travaillait dans une des plus grandes firmes de produits de beauté d'outre-Atlantique. Et comme elle s'occupait principalement des parfums, elle partageait son temps entre New York et Paris. Mais c'est à Courchevel que nous l'avions rencontrée, Michel et moi, un jour de brouillard où elle s'était perdue sur une piste. Larry était venu la rejoindre quelques jours plus tard et nous étions très vite devenus des amis.

On ne se voyait pas souvent et à chaque fois on avait des tas de choses à se raconter. Au moment où se présentèrent nos mille-feuilles, elle me demanda:

- Tu as commencé le roman?

Il s'agissait de la traduction du roman américain. C'était elle qui avait parlé de moi à l'auteur.

- Non, pas encore. J'ai du travail en retard. Et puis j'attends que Stéphane soit parti.


*


J'ai toujours aimé travailler le dimanche. J'ai l'avantage de pouvoir distribuer mes heures de travail comme je l'entends et le dimanche est pour moi un jour comme les autres. Ou plutôt il devrait l'être. Mais même quand on reste enfermé chez soi, on n'est pas complètement à l'abri de la nappe d'ennui et d'indolence que génère la ville, de la sensation de vide, de semi-vertige qui s'empare des cerveaux, ni des sourires programmés et des pensées sans contours, ils passent lentement les murs et occupent peu à peu les lieux, si bien que les pièces paraissent plus spacieuses qu'à l'ordinaire et les heures plus généreuses. C'est une journée que l'on peut étirer jusqu'à la longueur désirée, ce qui permet d'y réaliser des travaux qui n'auraient jamais tenu dans un jour d'un autre nom.
Ce matin-là je m'étais levée tôt avec la ferme intention de travailler jusqu'à la nuit pour me débarrasser d'un texte que je devais rendre au plus vite. Je le lus et le relus. C'était accablant. Il était tellement calamiteux qu'il me fallut d'abord le réécrire entièrement en anglais pour pouvoir en entamer la traduction. C'était la première fois que ça m'arrivait. Rivée à l'écran et au clavier, je me concentrais du mieux que je le pouvais dans l'espoir de gagner du temps. Je devais ressembler à un automate. Parfois je me levais pour ingurgiter quelque chose en vitesse, puis je retournais m'asseoir aussitôt. Ça demandait un effort énorme d'entrer suffisamment dans cette ineptie pour pouvoir en venir à bout, et d'essayer en même temps de se garder de sa médiocrité et de ses salissures. D'ailleurs j'y avais assez mal réussi. Je regardai ma montre: une heure du matin. Pas question d'aller dormir dans cet état. Je fis couler un bain.


*


Elle avait seulement répondu:

- Ah... bien... dommage...

Elle n'avait rien ajouté.

Rigide, j'avais raccroché. Un peu vite, peut-être. Mais j'avais très peur de ma voix. Geneviève n'était pas la première venue. Et la voix peut nous livrer en quelques secondes, tout comme l'écriture sait nous livrer en quelques centimètres. Ce sont des portes grandes ouvertes sur ce que nous avons de plus retranché. Je repensai à ce qu'avait dit Stéphane:

- Et si c'était déjà fait?

Non, c'était impossible. Peut-être pas impossible, mais tout à fait improbable, d'un point de vue strictement rationnel à tout le moins. Seulement ce qui malgré tout ne me laissait pas en paix, c'était que tous ces autres circuits dont j'avais peu à peu découvert l'existence et dont j'avais si souvent pu vérifier l'efficacité, semblaient fonctionner pour tout le monde. Il aurait été extravagant de vouloir à tout prix se figurer que Geneviève constituait une exception. Bien sûr, ils fonctionnaient dans l'ombre, ça ne passait pas par une conscience claire des choses. En général. Mais ça pouvait très facilement basculer. J'avais beau tourner et retourner tout cela dans ma tête, rien n'y ferait. Elle ne savait pas, au sens habituel du mot, mais en réalité elle savait. Quelque chose en elle, savait. C'était inévitable. Mais contre cela personne ne pouvait rien. On ne peut pas empêcher ce qui est d'exister. Et puis ce quelque chose devait aussi savoir que mon intention n'était pas de perturber sa vie.

 

 

11.

 


- Où êtes-vous maintenant?
- A Thèbes, sur la place, devant le pylône du temple.
- Devant ce que nous appelons aujourd'hui le temple de Louxor?
- Oui, c'est cela.
- Votre mari est avec vous?
- Attendez, Pierre, on n'est plus au temps de la XVIIIème dynastie. C'est beaucoup plus tard. Et puis cette fois-là, je suis un homme.

Pierre n'essayait plus jamais de m'empêcher de basculer d'une existence dans une autre. La cohérence interne de ce parcours apparemment déconcertant s'était définitivement imposée. Il s'était rendu à la stratégie de l'inconscient.

- Quel âge avez-vous?
- 25, 26 ans.
- Vous êtes seul?
- Oui. Je regarde passer les gens en attendant.
- En attendant quoi?
- Je ne sais pas, peut-être que j'attends quelqu'un.
- Que faites-vous dans la vie?
- Je travaille la pierre. La plupart du temps je couvre les murs d'inscriptions. Là, il y a quelqu'un qui vient vers moi.
- Qui est-ce?
- Un camarade qui fait le même métier que moi. Mais en ce moment on ne travaille pas ensemble.
- Que vous dit-il?
- Rien de particulier. Quelque chose comme: "Salut, ça va?"
- C'est quelqu'un que vous connaissez par ailleurs?
- Oui.
- Qui est-ce?
- Vous aussi, vous le connaissez.
- Ah bon?
- Pas personnellement.
- Mais encore?
- Ecoutez, si je vous le disais vous me prendriez pour une folle.
- Dites toujours.
- Non, je vous assure, je ne peux pas. Je peux seulement vous dire que c'est un peintre... Un des plus grands du XXème siècle. Ou alors c'est son frère jumeau.
- Qu'est-ce qui vous fait dire que c'est lui?
- C'est son visage du XXème siècle que je vois.
- Vous aimez sa peinture?
- Pas particulièrement, non.
- Et dans cette vie en Egypte, comment est-il?
- Pareil à lui-même, très captivant, très brillant. Une personnalité hors du commun.


*


Je tournais dans l'appartement sans rien pouvoir entreprendre. Pas la tête à travailler, à lire, ni à quoi que ce soit d'autre. Midi. Je n'avais pas faim. De toute façon je n'aurais rien pu avaler. Le téléphone ne bronchait pas. Il n'avait pas sonné de la matinée. Il ne savait peut-être plus le faire. On était mercredi et c'était le lendemain. Le jour de son départ. Il me fallait absolument le revoir encore une fois. Même si ça ne changeait rien, même si ça ne servait à rien, même si c'était une erreur. La seule erreur c'est d'être séparé de ceux que l'on aime. Par la distance ou par la pensée. Heureusement il y avait la pensée. Après tout c'était le plus important. On s'était suffisamment employé à me le faire comprendre. Pourtant ce jour-là j'avais un mal de chien à m'en convaincre. Pourquoi étais-je si anxieuse? L'an passé j'avais vécu ce moment avec beaucoup plus de calme. J'étais bien à l'époque. Après tout Le Caire ce n'est pas l'Australie. Qu'est-ce que c'est que ce vieux tas de chiffons sinistré sur le divan? Ah oui, c'est moi. Mais qu'est-ce qui m'arrive? Pourquoi étais-je tout à coup si fatiguée? Rester allongée un instant. Une heure. Toute la journée. Toute la semaine. Définitivement. Je connais, ça passe.

- Bonjour Madame, je voudrais parler à Aurélie…
- Tu t'es trompée de numéro, ma poupée, Aurélie ce n'est pas ici.
- Ah... Au revoir, Madame.

La dernière fois qu'un enfant m'avait dit bonjour et au revoir c'était il y a trois ans à Colmar. Je m'en souviens très bien, ça m'avait frappée.

Je ferais mieux de manger quelque chose. Des sardines à l'huile.

- Bonjour, c'est Lydia, je te dérange?
- Non.
- Stéphane n'est pas là?
- Non, il n'est pas là.
- Tu es libre demain soir? Christophe joue, j'ai deux places. Viens, ça te changera les idées... On peut se trouver à 20 heures 15 à la Madeleine? Sur les marches, à l'entrée...
- Bon, d'accord. Merci. A demain.

Non, plutôt un thé au lait avec du pain grillé et du miel.
C'est incroyable ce que ça peut faire comme miettes un grille-pain. Mis à part ceux qui les fabriquent, tout le monde s'en est aperçu. Cette fois, c'est toi.

- C'est moi. Ecoute, je ne m'en sors pas, on ne pourra pas se voir aujourd'hui. Demain matin je prendrai un taxi. Tu veux qu'on se retrouve à l'aéroport?
- Et si je t'accompagnais?
- Non. En principe Geneviève ne sera pas là mais c'est tout de même trop risqué.
- A quelle heure est-ce que tu enregistres?
- A 11 heures 30. Je laisserai mes bagages à la consigne en attendant. Disons à 9 heures à la librairie, ça va?
- Oui... oui. A 9 heures. A la librairie... Stéphane?
- Oui?
- Regarde-moi.

Deux ailes noires en travers de la portée.

- Je te regarde, Diane.
- Oui... je vois.


*


Une fumée au ras du sol. Elle a surgi sans qu'on y prenne garde. Avec la discrétion de l'inéluctable.

Requiem aeternam. Tout s'est déjà dissout dans cette lourde transparence qui rampe comme une marée noire, s'étale, se diffuse, se rebelle avec ferveur et se dresse contre l'éclat du ciel.

Kyrie. Christe. Comme une volée de marches miroitées, passerelle inhabituelle d'une invisible caravelle amarrée aux abords des larmes.

Dies Irae. Stridences lacérantes, hurlantes, échevelées. S'enroulent et se déroulent, escaladent, se cabrent et s'emballent, dévalent, grimaçantes, les pentes sournoises de la tranquillité, et, dans un poudroiement de plutonium, montent à l'assaut du chatoiement sanglant des civilisations. Se hasardent dans le désert calciné du refus, puis descendent. Plus bas. Plus bas encore. Dans la fosse des terreurs chuchotées. Obscures transactions du marasme des âmes. Après tout, il faut vivre. Et la dernière consonne a filé. Très loin trois petites notes s'obstinent. Avancent, lancinantes, menaçantes, triomphantes.
Tuba mirum. Sonneries dessiccatives sabrées aux quatre vents, voyelles paroxystiques issues de mille bronches, s'enflent, se boursouflent, se gonflent à éclater, assourdissent jusqu'à l'orgasme qu'un silence, aussitôt, a tranché. Un éclair de laser a brillé, le corps de la terre a tremblé, et comme un grand fauve rassasié l'orchestre s'est couché.

Liber scriptus proferetur. Inextricable fatras de la mémoire des mondes. Archives sans failles. Ardoises. Tout y est. Et là-haut, celui qui veille à contre-jour au terme de ces cinq degrés de cuivres n'a rien oublié. Est-ce lui? Est-ce moi? Et tous les autres aussi.


*


Je connaissais peu Verdi et jamais encore je ne m'étais aventurée dans les ténèbres éblouissantes de ce Requiem autrement que par délégation. Par enregistrement interposé. Enfantillage. Autant vouloir se faire une idée de l'Atlantique en observant un aquarium. J'étais anéantie. Commotionnée. Sacrée Lydia, je te devrai ça aussi. C'était trop pour une seule journée. A cette heure-ci, il devait dîner avec François. On dîne tard en Orient. Perdu au milieu de l'effectif orchestral, derrière un fouillis d'archets et de pupitres, j'avais entr'aperçu la tête blonde de Christophe. Lorsque les solistes et le chef, rayonnants comme des portefaix enfin délivrés d'un trop écrasant fardeau, eurent achevé leur ballet de sorties et d'entrées, le vacarme des applaudissements consentit à s'éteindre et fut aussitôt relayé par la rumeur de la foule qui en se levant avait changé le parterre du temple en houle. On s'était frayé tant bien que mal un chemin vers la sacristie et dans la bousculade j'avais perdu un gant.

- Salut, les dames... Il est super ton imper, Diane...

Il s'interrompit pour venir nous embrasser puis se remit à ranger sa clarinette avec une minutie qui s'accordait mal avec le désordre de ce vestiaire occasionnel. Entre les étuis d'instruments et les piles de vêtements, on se serait cru dans la salle d'attente d'une petite gare en temps de guerre. Je hasardai:

- Tu viens manger quelque chose avec nous?
- Non... Tu es gentille... Je suis embringué dans un truc, là...
- D'accord, on ne t'en veut pas, va...
Sans regarder Lydia, il ajouta:
- Je rentrerai peut-être un peu tard...

*


- Je suis toujours sur la place, mais mon camarade est parti.
- Qu'allez-vous faire?
- Je ne sais pas.
- Avançons dans le temps.
- Je le vois. Il sort du temple.
- Qui?
- Vous savez, l'architecte...
- C'est à dire le voyageur de l'auberge?
- Oui, c'est lui.
- Ça fait un moment qu'on l'attendait, celui-là.
- Nous sommes chez lui maintenant. La nuit est tombée.
- Que faites-vous?
- Nous sommes installés dans un coin, près d'une sorte de patio, et nous parlons. Il s'exprime avec... comment dire? Avec élégance... avec humour aussi...
- Qui est-il pour vous?
- C'est un ami. C'est quelqu'un de... de très évolué, je dirais... Il m'a appris beaucoup. Mais sans en faire toute une histoire, comme ça...
- Il a votre âge?
- Non. Il est nettement plus âgé que moi, il a environ quarante-cinq ans.
- Savez-vous sous quel règne vous êtes, là?
- Sous le règne de l'un des Ramsès, ça, j'en suis sûr. Mais le chiffre... III peut-être? Je ne sais pas.
- Arrivons au moment où vous allez rentrer chez vous.
- Nous nous levons, nous allons jusqu'à la porte et... il sort avec moi, on dirait...
- Il vous raccompagne? Vous habitez par là?
- Oui, mais je crois que nous n'allons pas chez moi.
- Où allez-vous?
- Je ne sais pas.

*

Vous venez de lire la première partie du roman de

Michèle Franceschi

L'ANIMAL-SOLEIL

Première partie
0000Errance et fulgurances

Deuxième partie
0000Immarcescences
0000Ne cherche pas à savoir qui je suis
0000Analogie
0000Les forces noires
0000Le temps n'attend pas
0000Le monde du soleil

Troisième partie
0000A la lumière du sablier

Quatrième partie
0000La croix ansée