J'étais restée sans nouvelles de Lydia pendant
un intervalle qui me parut plus long qu'à l'accoutumée.
Il n'était pas impossible d'en deviner la raison, d'autant
que je n'avais pas davantage de nouvelles de Larry. Le temps n'est-il
pas le premier tribut que l'on verse à la passion? De son
côté Stéphane était absorbé
par les préparatifs de son départ et il avait mille
choses à régler. J'avais bouclé toutes mes
traductions sauf le roman américain, mais c'était
un travail long, difficile, et pas urgent du tout. Paris était
très éloigné de la maison familiale, j'avais
envie de mouettes, de falaises et d'embruns. Il y avait les trois
à Etretat. Et puis il était tellement plus délectable
d'être seule par initiative que par fatalité. C'était
s'offrir un très grand luxe au prix d'une petite misère.
De ma chambre j'apercevais l'arcade de la falaise d'aval. Je m'étais
levée tôt pour aller prendre l'air le long de la
digue, inhaler le véronèse des vagues, longer l'écume
sur les galets, flâner dans les rues, lire des revues au
café, échanger trois mots avec les commerçants
et manger quelque chose d'un peu inhabituel. Le temps était
couvert mais il ne pleuvait pas, et dans l'après-midi j'avais
escaladé les rondins de la falaise d'amont et je m'étais
trouvé une place privilégiée face au large.
Au bout d'un moment je me surpris à observer avec insistance
quelque chose qui devait se situer entre le ciel et la mer. Il
n'y avait pourtant rien.
En regard de toutes nos mésaventures passées
et futures, ce n'était pas si mal une journée
sans histoires, une journée dont on n'attend rien et
qui n'attend rien de nous non plus, absolument rien, une journée
qui n'a pas du tout besoin de nous et qui se demande sûrement
ce qu'après tout on peut bien faire là. Eh bien,
on attend. Un peu comme sur le quai d'une gare, entre deux trains.
Quelquefois la correspondance est immédiate. Quelquefois
elle dure une semaine, une année, toute une vie ou presque.
C'est pourquoi il est bon de savoir observer le lever du soleil,
même quand le temps est couvert et que l'heure en est
passée. Au cœur de nos cœurs battent d'autres
cœurs, on le sait ou on ne le sait pas.
Le jour baissait et il faisait un peu froid, je ne pouvais
détourner mon regard de ce qui pourtant ne se voyait
pas, je pensais à lui et il était là, dans
le silence carré de la chambre, entre le ciel et la mer,
comme le soleil.
*
- Stéphane! Mais où as-tu trouvé ça?
- Tu sais, dans ce cinéma, à l'angle de la rue
de Rennes et de la rue du Vieux Colombier...
- Ils vendent des films?
Je venais de prendre une douche et d'enfiler un peignoir.
- Eh bien oui, mais des films russes, uniquement...
- Tu le savais?
Il déposa ses affaires dans l'entrée.
- Mais non, je te l'aurais dit... Non... Je suis entré
là complètement par hasard... Et puis quand j'ai
vu "La dame au petit chien" , j'ai su pourquoi j'avais
poussé la porte. J'ai bien pensé que tu l'avais
déjà vu, mais je l'ai pris quand même.
- Tu sais, il m'était strictement interdit de passer
mes soirées au cinéma quand j'avais deux ans...
Ça a été tourné en 1960...
- C'est malin... Le film a dû ressortir depuis, non?
J'étais retournée dans la salle de bains pour
attacher mes cheveux. Sa voix en connaissait le chemin par cœur.
A croire qu'elle habitait la maison.
- Je m'en veux de te causer pareille déception, mais
je ne connais pas la date de tournage de tous les films tirés
de Tchékhov...
- Non? Incroyable!
Tout en observant le boulevard comme à son habitude,
il demanda:
- On le regarde?
- Tu as le temps?
- Je le prendrai.
- Et moi?
Il me regarda un moment sans comprendre, puis il éclata
de rire.
- Donne-moi quelque chose, je crève de faim.
*
Yalta. La promenade du bord de mer. Personne. Elle passe, sous
son ombrelle, accompagnée du frou-frou d'un petit chien
blanc. Depuis l'intérieur du café, il la voit
pour la première fois.
Tous ceux qui sont habitués à visionner des films
en quantité admettent généralement que,
la plupart du temps, on sait à peu de choses près
à quoi s'en tenir dès les premières minutes.
Il est assez rare que la suite ne soit pas dans le même
registre. L'esprit, l'atmosphère, le talent et la conviction
des auteurs et des interprètes, tout est déjà
là - ou pas - dès le départ. La première
séquence avait d'emblée eu raison de notre appréhension:
on resterait très près de la force et de la beauté
de la nouvelle.
Il lui parle, ils se revoient, ils s'aiment.
J'étais appuyée contre lui. L'éponge de
mon peignoir avait pris une soudaine importance et ma nuque
encore mouillée se réchauffait au rythme de son
souffle. Je faisais de chaque minute une très longue
route qui m'emmènerait sans détour jusqu'au matin
de son retour.
Ils sont mariés, mais pas ensemble. Ils habitent une
grande ville, mais pas la même.
Mais je ne craignais rien. Je n'avais plus peur de l'éloignement
des corps. J'en étais certaine. Je me sentais parfois
si proche d'êtres qui étaient si loin. Rien ni
personne ne pourrait jamais nous éloigner l'un de l'autre.
Ils se reverront, mais quand? Combien de fois? Et pour combien
de temps?
C'était remarquable, irréversible. La succession
des images distillait une désolation insidieuse et l'on
était bientôt gagné par le vertige irrépressible
de la séparation qui s'imposait avec la force d'une obsession
tentaculaire.
Ils trouveraient une solution, oui, ils la trouveraient, ils
la trouveraient, un jour...
Tout en moi s'était raidi. Ma gorge me faisait mal.
Nous avions tourné et retourné le problème
dans tous les sens. Il ne fallait pas que je parte avec lui.
Il me serra terriblement fort. Quatre mois. J'en étais
donc encore là?
*
A cette heure l'atmosphère devient soudain très
douce.
Depuis la terrasse du palais je parcours le paysage, vaste ouvrage
de feuillage qui enserre les eaux limoneuses du fleuve. Fixe
et luisant, un petit œil emplumé veille au fond
des fourrés de papyrus. Sous la ronde obstinée
des rapaces travaillent toujours les hommes et les bêtes,
et des bateliers se chamaillent d'un bord à l'autre par-dessus
le choc des rames et des chargements. De loin en loin, des palmiers
dressent leurs petits éventails drus et satisfaits. Plombées
par des géants de pierre, les hautes façades de
calcaire brûlent encore de l'éclat de midi. Et
le scarabée promène avec lenteur sa noirceur bleutée.
Un peu flou, un grand disque orangé se pose sur le fil
du désert et la terre tout entière s'offre au
souffle du Nil, parée des couleurs étrangères
d'une autre lumière.
7.
- C'est la terrasse de la maison que vous habitez?
- Oui.
- Pouvez-vous la situer?
- Oui. Elle est à Thèbes.
- Comment êtes-vous habillée?
- Je porte une longue perruque noire, une robe de lin blanc
entièrement plissée et aussi de l'or, de l'or
et des pierres, principalement des turquoises.
- Vous êtes seule?
- Non. Mon mari est à l'intérieur. Nous venons
de rentrer. Nous avons assisté à la réception
des ambassadeurs au palais.
- Que fait votre mari?
- C'est quelqu'un d'important. Il est proche du roi.
- Laissez arriver le moment où vous serez près
de lui, que nous fassions connaissance. Ce moment n'est sûrement
pas loin. Attendons.
- Pierre...
- Oui?
- Je le vois maintenant...
- Alors?
- Vous vous souvenez de cette vie au Moyen Age? Celle qui n'est
toujours pas finie...
- Bien sûr.
- Eh bien c'est mon ami, vous savez, Rachid... C'est lui, j'en
suis certaine, il a exactement le même regard.
- Rachid est-il aussi le voyageur de l'auberge?
- Non. Absolument pas. C'est quelqu'un d'autre.
- Bien. Et vous vous entendez bien?
Je ne pouvais plus parler.
- Diane... Qu'y a-t-il?
- C'est... je...
- Prenez votre temps. Remettez-vous. Il n'y a pas de raison
de vous mettre dans cet état, n'est-ce pas?
De longues secondes passèrent.
- Non.
- C'est quelqu'un d'important pour vous, et puis voilà.
Quelques autres.
- Oui.
- Que faites vous maintenant?
- Nous nous regardons longuement... Ça fait toujours
un peu peur d'être aussi heureux.
- Quel âge avez-vous?
- Je ne sais pas... Je suis plus jeune que lui. Nous ne sommes
pas mariés depuis très longtemps, peut-être
un ou deux ans.
- Savez-vous en quelle année vous êtes?
- Non... Je dirais vers le milieu du deuxième millénaire
avant notre ère.
- Quel est le nom du pharaon?
- Je ne sais pas.
*
- Tu connais Marion, Diane?
- Oui. Je la connais.
- Comment est-elle?
- Larry ne la quittera jamais, Lydia.
- De toute façon ils ne vivent pas ensemble.
- Non. C'est plus grave que ça.
- C'est-à-dire?
- Non, rien.
- Alors qu'est-ce que tu en sais?
- C'est vrai, je n'en sais rien.
- Mais alors de quoi tu parles?
- Non, c'est une impression, c'est tout... Si on ne peut plus
parler...
- Tu es bizarre en ce moment...
- Peut-être, oui…
- Je demandais ça comme ça, par curiosité...
Je n'ai pas l'intention de refaire ma vie avec Larry.
- Eh bien dans ce cas tout est pour le mieux.
- C'est quelqu'un de parfaitement invivable.
- Peut-être. Moi, je m'entends très bien avec lui.
- Moi aussi, mais de là à vivre ensemble...
Elle replia deux autres écharpes et les rangea dans
leur casier. Puis elle ajouta:
- Tu as de ses nouvelles?
*
- Diane Carrère?
- Oui?
- Ici le Théâtre Saint-Marc, Monsieur Berthet désire
vous parler... Un moment, s'il vous plaît...
- Allô, Diane? Vous allez bien?
- Merci. Que se passe-t-il?
- On a un problème avec la scène entre Ludwig
et Helga. Ça ne fonctionne pas.
- Ah bon…
- Voilà huit jours qu'on répète, je pensais
que ça allait se mettre en place mais il n'y a rien à
faire. Déjà à la lecture...
- Oui, vous me l'aviez dit. Mais ça ne fonctionnait peut-être
pas en allemand non plus, qu'est-ce qu'on en sait?
- Ça, je m'en fous, il faut absolument que vous repreniez
la traduction.
- Mais même si je la reprends, je ne peux pas y changer
grand chose...
- Mais si... Vous pouvez très bien traduire plus librement
et vous débrouiller pour décoincer tout ça...
- Vous en avez de bonnes...
- Je suis persuadé que vous pouvez nous tirer de là...
J'en suis sûr. D'ailleurs dans la production de Londres
ça collait parfaitement, alors il n'y a pas de raison...
- Si l'auteur était vivant on pourrait peut-être
modifier un peu la scène, mais là...
- Justement, il ne pourra pas vous en vouloir... Les pièces
étrangères, ça s'adapte plus que ça
ne se traduit, vous le savez bien... Là, c'est un grand
texte, on n'a rien voulu toucher, d'accord, mais si cette scène-là
ne marche pas ça devient très risqué...
Et telle qu'elle est, elle ne peut pas marcher, ça, je
vous le garantis, les phrases sont trop longues, ça traîne,
en un mot ça ne décolle pas... Et en plus on peut
difficilement couper là-dedans...
- Je sais bien, mais ce serait plutôt à vous d'adapter
ce passage, c'est vous qui dirigez les acteurs...
- Ecoutez, mon petit, je ne parle pas une broque d'allemand,
alors ne me demandez pas la lune... Vous pourriez passer au
théâtre aujourd'hui ou demain? Ce serait le mieux.
Ça m'ennuie de vous embêter avec ça, mais…
- Non, non, je vais venir. Je passerai cet après-midi,
à quelle heure commencez-vous?
- A 14 heures.
- J'y serai.
*
La scène passait tout de même mieux que Berthet
ne l'avait laissé entendre. Il faut reconnaître
que dans ce passage le français traînait un peu
des pieds, mais la situation était tellement forte, et
les acteurs tellement impressionnants, que ça rétablissait
assez bien les choses. Seulement Berthet était un forcené
du plus-que-parfait et, tout vieux routier du métier
qu'il était, il avait gardé le feu sacré.
Assise à côté de lui, j'essayais d'imaginer
comment je pourrais m'y prendre. Il était bien sûr
impossible de susciter les mêmes sensations que dans la
langue d'origine, mais peut-être qu'à force de
condensations, d'inversions, et de je ne sais quelle cuisine
encore, les répliques fuseraient avec plus d'éclat
et que l'on se rapprocherait davantage de la pulsation initiale.
Il fallait du moins l'espérer.
*
- C'est un char comme on peut en voir partout sur les monuments.
Il est tiré par deux chevaux.
- C'est votre mari qui conduit, je suppose...
- Bien sûr. Et moi, je suis derrière lui. J'ai
passé mes bras autour de sa taille car je ne sais pas
très bien me tenir sur ces engins. Et comme j'ai un peu
peur, par moments j'éclate de rire.
- Où allez-vous?
- Je ne sais pas. Nous sommes dans le désert.
- Quelle heure est-il?
- C'est le matin. Il est très tôt.
Telle une comète, notre équipage parcourt
l'immensité des sables, laissant derrière lui
un long sillage de poussières scintillantes. Nous progressons
dans un fracas assourdissant et chaque fois qu'une roue heurte
férocement une pierre je presse mon visage contre son
dos tout en me serrant contre lui plus fort encore. Est-ce notre
première vie ensemble? Non, ce ne peut-être la
première. Non, car dès que tu as franchi le seuil
de la maison de mon père, je t'ai reconnu. De ce mariage
nous attendions tout, sauf ce que de surcroît il nous
a offert. Ce sont des choses qui n'arrivent pour ainsi dire
jamais quand on les attend. J'aime ce désordre de stupéfaction,
de délice et d'effroi qui s'installe dans l'évidence
d'un premier regard. Fouetté par la surprise, on n'a
pas le temps de refermer le coffre où reposent tous nos
secrets et pendant une fraction de seconde un œil exercé
pourrait y lire comme dans un livre. Mais la cinglante intensité
de l'instant ne le permet généralement pas.
*
Je connais un café où l'on sait servir une simple
salade verte acceptable: feuilles essorées, jamais fanées,
et présentées dans un assaisonnement qui, sans
se risquer à ressembler vraiment à quelque chose,
se tient tout de même à une distance raisonnable
du néant de fadeur auquel on est le plus souvent confronté.
La fadeur mériterait une croisade. Il y a dans la fadeur
une indifférence qui frise le mépris, une odeur
de démission, presque de lâcheté. Un mets
fade ne peut parvenir à nourrir que le corps. Il est
exclu de compter sur lui pour reprendre courage ou escompter
l'ombre d'une idée. D'ailleurs dès qu'on l'a avalé,
on éprouve une sorte de manque. On ne peut pas dire que
l'on sorte grandi de cette affaire. Et si, dans la conception
d'une chose ou d'une autre, la simplicité en impose,
l'indigence n'a jamais rien à offrir à qui que
ce soit: la simplicité peut à l'occasion prendre
des airs supérieurs de synthèse, mais l'indigence
ne peut en aucun cas donner le change.
Je ne savais pas bien à quel moment avait commencé
cette soudaine envolée intérieure ni d'où
elle émanait, mais je l'écoutais avec curiosité
en attendant Larry. Il tombait des cordes et le café
était plein de cette bouillonnante exubérance
que sécrètent immanquablement ceux qui se trouvent
pour un temps à l'abri de quelque danger, si infime soit-il.
- Salut, Sweetie.
Je ne l'avais pas vu arriver. Il était trempé.
Il y a des gens qui préféreraient se noyer plutôt
que de condescendre à utiliser un parapluie.
- Tu as déjeuné?
- Je n'ai pas faim. Tu reprends quelque chose?
- Un café.
- Deux cafés, s'il vous plaît.
Larry s'installa à côté de moi et on se
mit à bavarder. Puis il sortit le manuscrit qu'il avait
coincé dans sa ceinture.
- Tu as une sacrée veine, j'étais persuadé
que je l'aie laissé à Londres, et alors là,
pour mettre la main dessus...
- Ah non, là tu en fais trop...
- Pardon?
- "J'étais persuadé de l'avoir laissé
à Londres." Ou alors: "que je l'avais laissé
à Londres."
- Well... Whatever... You're bloody lucky...
- Il paraît que la scène passait parfaitement en
anglais, alors on ne sait jamais, ça va peut-être
m'inspirer...
- Tu sais, ça fait déjà trois ans, j'ai
un peu oublié tout ça...
- En tout cas je te remercie.
Il haussa les épaules et avala son café d'un
trait, puis:
- Tu as vu Lydia ces jours-ci?
8.
- Vous êtes toujours dans le désert?
- Oui, mais nous avons fait halte.
- Savez-vous où vous êtes?
- Oui. Sur le site des pyramides, devant le grand sphinx.
- Que faites-vous?
- Rien. Nous regardons. Nous aimons cet endroit et nous y venons
de temps en temps.
- C'est pourtant très loin de Thèbes...
- Oui, c'est très loin, mais mon mari a l'habitude de
voyager. Il est allé beaucoup plus loin encore.
- Que voyez-vous du sphinx?
- Je le vois en entier. Entre ses pattes est dressée
une grande stèle couverte d'inscriptions. Il me semble
que c'est celle qui se trouve encore là de nos jours.
- Probablement. Votre mari venait-il déjà là
avant de vous rencontrer?
- Oui... En fait, c'est lui qui s'est occupé de la réalisation
et de la pose de cette stèle. Sur les ordres du roi,
bien entendu. Et c'est depuis ce temps-là qu'il a pris
l'habitude de venir ici. C'était plusieurs années
avant notre mariage. Vous savez quel est le pharaon qui a fait
poser cette stèle, Pierre?
- C'est l'un des Thoutmosis ou des Aménophis, si j'ai
bonne mémoire. On vérifiera. En tout cas elle
date du Nouvel Empire. Cette fois-ci au moins, on saura exactement
où on en est historiquement parlant.
- Oui, c'est toujours rassurant...
- Regardez bien la stèle. Pourriez-vous lire ce qui y
est inscrit?
- Non, c'est impossible, je ne connais pas les hiéroglyphes.
- Bien sûr, mais à l'époque vous les connaissiez
peut-être?
- Mais non, je vous dis que je ne sais pas lire.
*
- Bonjour, ici Geneviève Devosge.
- Bonjour Geneviève.
- Comment ça va, Diane?
- Très bien et vous?
- Bien... Bien... Je fais une petite soirée avant le
départ de Stéphane, je serais très heureuse
si vous pouviez y venir, ça fait tellement longtemps
qu'on ne s'est pas vus: ce sera mardi prochain.
- Eh bien...
- Vous êtes libre?
- Je crois, oui...
- Alors à partir de 19 heures, 19 heures 30?
- C'est d'accord... Merci... C'est très...
- Bon, alors à mardi?
- A mardi.
Je raccrochai et allai m'asseoir. Tout avait été
si vite. On ne se téléphone jamais, comment aurais-je
pu prévoir ça?
*
- Rachid et son père sont en voyage. Il est tard.
Je viens de descendre dans ma chambre. Je me suis allongé
sur le lit sans ôter mes vêtements. Une lampe brûle.
- A quoi pensez-vous?
- Il se passe quelque chose d'étrange, je sens des fourmillements
dans tout le corps, je suis pris d'une sorte de tournoiement
qui me donne le vertige. C'est un état dans lequel la
limite entre le corps physique et les corps subtils s'estompe
progressivement. On croit percevoir toutes les particules qui
composent ces différents corps: elles tournent sur elles-mêmes
comme autant de petites planètes.
- Avez-vous atteint cet état délibérément
ou bien s'est-il imposé à vous?
- Délibérément.
- Comment avez-vous déclenché ça?
- Par le jeu de la respiration.
- Continuons.
- Je sens dans mon dos une force qui me pousse assez brutalement.
Je me détache de mon corps physique, je pars, je m'élève,
mais je ne sais absolument pas où je vais.
- Vous avez peur?
- Non. Je suis seulement conscient de vivre un moment important.
Je suis déjà très loin...
- Attendons un peu. Laissez les choses se faire.
- Je pénètre dans un environnement où les
couleurs sont différentes des nôtres. C'est difficile
à décrire: elles sont plus subtiles, plus diffuses,
plus claires, plus lumineuses. En regard de ces couleurs-là,
les nôtres donnent l'impression de se cantonner dans un
gris-bleu épais. Je vois des personnages mais eux ne
me voient pas car je suis différent: je suis dans les
gris-bleu. Je ne sais pas quoi faire. J'attends.
- Attendons. Nous avons tout notre temps.
- Je vois s'avancer un homme qui, pour pouvoir communiquer avec
moi, a également pris des tons gris-bleu. Il a l'air...
Je crois que...
- Prenez votre temps, Diane...
- Ecoutez, je sais que c'est incompréhensible, mais c'est
le voyageur de l'auberge... C'est lui, j'en suis sûre.
- Il n'y a là rien d'incompréhensible, continuons.
- Mais on est au Moyen Age et il est vêtu comme au XIXème
siècle...
- C'est votre perception des choses aujourd'hui car pour le
moment vous ne le connaissez que sous l'apparence qui était
la sienne au siècle dernier. D'ailleurs si le voyageur
de l'auberge vous apparaissait tel qu'il pouvait se présenter
dans une incarnation où vous ne l'avez pas connu, il
vous serait extrêmement difficile de le reconnaître.
- Oui... je comprends...
- A l'époque, je veux dire au Moyen Age pendant cette
sortie hors du corps, il a dû vous apparaître sous
une autre forme, une forme qu'en ce temps-là vous pouviez
comprendre.
- Oui. C'est ainsi que je le vois maintenant: sous les traits
d'un égyptien de l'antiquité, vous savez... l'architecte...
- Etait-il contemporain du haut fonctionnaire qui a fait poser
la stèle?
- Non. Il a vécu beaucoup plus tard. Je dirais du temps
des Ramsès.
*
Tendres sphères de nacre, lueurs fantasques de l'opale,
brumes poudrées des pastels, vous avez gardé l'empreinte
de ces mondes d'effervescence diaprée où le temps
s'apaise et se différencie. Là, tout semble à
la fois plus intense et plus impondérable.
Nous prenons le temps de nous reconnaître. De cet
observatoire à l'écart des siècles nous
pouvons voir nos routes se croiser et se recroiser. Nous nous
regardons. Une fois encore nos pensées se confondent:
comme tout cela est long, pénible et difficile. Je retrouve
dans ses yeux cette nuance de tristesse un peu distante que
je lui ai toujours connue. Mais cette fois-ci il semble plus
sombre encore. Il ne prononce aucune parole et cependant je
crois l'entendre.
"Nous nous connaissons depuis une époque très
ancienne. Nous sommes souvent sur des plans d'existence différents
mais nous découvrons toujours un moyen de communiquer.
Ecoute ceci.
Il en va de même pour tous les hommes. Chacun d'eux
est lié à un Esprit émanant directement
de la Lumière mais c'est à travers d'autres
êtres plus proches qu'il entre en contact avec Lui.
Ces êtres constituent autant de relais et leur position
sur le chemin se trouve déterminée par leur
situation spirituelle. Ceci n'empêche pas chacun de
nous de se trouver lié, aussi solidement soit-il, à
d'autres Esprits de première grandeur à l'occasion
de ses différentes incarnations. Cependant le premier
lien reste essentiel car il donne le ton à l'ensemble
de notre parcours. Il arrive que ces Esprits s'incarnent,
mais ce n'est pas obligatoirement le cas.
Encore une chose. Entre toi, moi, et Celui auquel nous sommes
tous deux reliés, il y a quelqu'un d'autre."
*
- Ça va?
Kervadec s'était installé derrière
son bureau et il tirait quelques bouffées de tabac en
attendant que je vienne m'asseoir en face de lui. Mais je demeurai
encore quelques instants sur le divan.
- Oui, ça va... Je suis juste un peu...
- Sonnée.
- Oui, c'est ça...
- Reposez-vous un peu. Ça demande toujours une certaine
dose d'énergie de décoder ce genre de message.
On se rend très bien compte de l'état de tension
dans lequel vous êtes à la façon hachée
dont vous parlez. En somme, c'est de la traduction simultanée...
- Ce que je suis parfaitement incapable de faire dans la vie...
C'est étrange cette continuité du discours entre
le maître de Lahore et le voyageur de l'auberge.
- Les maîtres sont toujours en contact les uns avec les
autres et peuvent, selon les nécessités du moment,
se relayer auprès de leurs disciples. Ce que l'un a commencé,
l'autre peut le poursuivre sans la moindre difficulté.
- Mais comment pouvais-je savoir au Moyen Age que cet homme
avait été architecte en Egypte?
- N'oubliez pas que vous veniez de recevoir l'enseignement d'un
maître hindouiste et qu'il est plus que probable qu'il
vous avait donné accès à certaines de vos
vies antérieures...
- Ah... c'est ça...
- Vous avez remarqué la façon dont il s'exprime?
On a l'impression qu'il s'adresse à la fois au chevalier
que vous étiez à l'époque et à vous,
Diane, aujourd'hui.
- Oui, on ne sait plus tout à fait où on en est...
Il se produit une sorte de ... décloisonnement temporel...
Et puis, tout en s'adressant à moi, on sent très
bien qu'en même temps il tient à faire passer une
information.
*
Il faisait un peu froid dans cette grande salle vide où
seule brillait une lampe verte au-dessus du pupitre installé
dans les premiers rangs de l'orchestre. On répétait
dans les décors mais sans costumes ni lumières
et les comédiens évoluaient provisoirement sous
un éclairage banal qui donnait peut-être plus de
vérité encore à la dérive d'Helga.
Tout d'abord résignée, elle laissait peu à
peu filtrer son désespoir, sa voix s'éraillait,
ses traits semblaient se dissoudre sous la montée de
l'angoisse, elle perdait ses repères et nous les nôtres,
et au terme de cette odyssée harassante, on arrivait
en vue des rives de la folie devant lesquelles on n'avait plus
qu'à jeter l'ancre. Face à elle, Ludwig, glacial,
cinglant, détestable comme on peut l'être au théâtre
tout en distillant une fascination exterminatrice. Ils nous
avaient tous pulvérisés. L'habilleuse et le régisseur
étaient restés en suspension devant la première
coulisse pendant toute la durée de la scène. Après
un silence, Berthet se leva.
- Ça va. On s'arrête un quart d'heure.
Puis, se retournant vers moi, à mi-voix:
- Bravo, gamine. Qui est-ce qui avait raison?
- Je vous assure que je n'ai pas l'impression d'y être
pour grand chose...
- Tout de même, tout de même, sans vous on n'en
serait pas exactement là.
- Je dois vous dire que la traduction anglaise m'a donné
quelques idées.
- Comment l'avez-vous trouvée?
- Par Lawrence Wilkinson.
- Ah, très bien... J'ai beaucoup aimé son Tchékhov.
Et il emprunta la passerelle qui conduisait sur
le plateau où il ne restait déjà plus personne.
9.
Le silence est peut-être le meilleur des interlocuteurs.
Celui qui s'installa ce jour-là dans la salle du Théâtre
Saint-Marc m'avait cernée. On aurait dit qu'il attendait
quelque chose. Rivée à mon siège, je sentais
encore résonner en moi, portées par la voix de
cette Helga-là, toutes les blessures, les meurtrissures,
toutes les possibles déchirures, j'errais, je trébuchais,
je m'égarais infiniment dans le corridor abandonné
des terreurs inoubliées. Y a-t-il quelqu'un pour croire
que l'on joue ainsi uniquement parce qu'on a du talent? Comment
faire déferler des émotions d'une pareille intensité
sans en avoir éprouvé soi-même d'équivalentes
un jour? Dans cette vie ou dans une autre. Il était probable
que des acteurs de cette envergure puisaient en permanence dans
le réservoir de leurs propres archives sans même
le savoir. Et dans leur cas, ce réservoir devait être
aussi important par le nombre des incarnations que par la teneur
des situations qu'ils y avaient alors affrontées. J'aurais
aimé en savoir davantage sur ces deux comédiens.
Sur les autres personnes que je rencontrais. Sur celles de mon
entourage. D'ailleurs je commençais à saisir de
petites choses par-ci par-là. La pratique des réintégrations
avait probablement bousculé quelque chose dans ma tête.
Par moments j'avais des intuitions, presque des chocs. Tout
à coup, au milieu d'une conversation, mon interlocuteur
m'apparaissait étroitement associé à un
métier, à une action ou à une époque;
le temps d'un éclair, il m'était donné
de déchiffrer les marques les plus profondément
imprimées par le temps sur les esprits.
Naturellement, je ne disposerais jamais de la moindre preuve
pour étayer ces fugitives - mais indélébiles
- impressions.
*
Encore, encore, ne pas finir, jamais, doucement, longuement,
soyeusement, tourner, se perdre, se retrouver, entre lui et
moi l'air se consume, il réchauffe comme le parfum d'un
café fraîchement torréfié, il brûle
timidement comme la robe d'un jeune daim, j'aime, j'invente,
je parcours, c'est lui, il est là, repère ultime
au terme d'une quête harassée, non, attends, pas
maintenant, mais il n'entend pas, d'ailleurs je me suis tue,
piégée contre les draps comme un papillon, il
voudrait s'envoler mais chaque fois tu l'entraves, je ne sais
plus, je ne veux plus rien savoir, je sombre, je m'abîme,
je me perds, contrainte à de sourdes plaintes, enfouie
dans d'indicibles saveurs inlassablement sollicitées,
encore, ne pas finir, jamais, j'entends mon nom, oui, c'est
mon nom, je ne sais pas lequel, si, je sais, celui de la traductrice,
oui, et toi, tu vas retourner là-bas encore une fois.
Quand passerons-nous le seuil de cette cité de tourmaline
aux portes de laquelle tu me conduis parfois? Quand pourrons-nous
soutenir la difficile clarté de ses étranges et
géométriques beautés?
*
C'était pourtant une question tout à fait banale.
Mais d'une certaine façon elle m'embarrassait. Le trac
me prenait immanquablement à chaque fois que je me préparais
à la lui poser. C'était absurde.
Je n'aurais pas dû changer de marque.
- Tu ne trouves pas que le café est amer?
- Non, pas spécialement.
Des coups sourds se mirent à résonner dans tous
mes os à intervalles réguliers. Ce n'était
pas les battements de mon cœur, un gouffre avait pris
sa place.
- Stéphane, qu'y a-t-il d'inscrit sur la stèle
de Thoutmosis IV?
- Laquelle?
C'était bien une question d'égyptologue.
- Eh bien... celle qui est entre les pattes du grand sphinx.
J'aurais eu quelques difficultés à en citer une
autre.
Il se resservit une tasse de café tout en cherchant à
rassembler ses souvenirs, puis il répondit sans lever
les yeux.
- C'est l'histoire du désensablement de la statue.
Punto e basta. Il n'avait apparemment aucune envie de s'étendre
là-dessus. Un temps passa. Il leva les yeux vers moi
et je ne sais pourquoi, j'eus soudain envie de pleurer. Il avala
quelques gorgées de café.
- Tu viens à la maison, mardi?
- Tu es fou? Lundi soir j'appellerai Geneviève pour lui
dire... Je trouverai bien quelque chose. L'autre jour elle m'a
prise de court... Je ne m'y attendais tellement pas...
- Il vaudrait peut-être mieux que tu viennes... Après
tout, ça aurait l'air plus...normal...
Une lueur corrosive passa dans ses yeux.
- Non, je t'assure, ce serait de la folie, elle comprendrait
tout en un quart de seconde.
Il vida sa tasse.
- Et si c'était déjà fait?
- Tu ne dis pas ça sérieusement?
- Non... Je ne sais pas...
- Elle t'a dit quelque chose?
- Non. Donne-moi un scotch.
Le tintement aléatoire des glaçons faisait lentement
son chemin avec lui dans la pièce. Il s'approcha de la
fenêtre et observa le boulevard.
- C'est important pour toi ce texte?
Je le regardai sans comprendre. J'en étais encore à
ce qu'il venait de me dire.
- Sur la stèle.
- Ah... Oh non... Je me demandais seulement ce qui pouvait bien
y être inscrit, c'est tout.
- Ça fait tellement longtemps... Je peux te dire en gros
ce qu'il en est mais je n'ai pas vu ça depuis la fac.
Ou... tu veux que je t'en apporte une traduction avant de partir?
- Oh non... non... Dis-moi seulement ce dont tu te souviens.
Il garda un moment le silence.
- C'est l'histoire d'un rêve.
- D'un rêve?
- Oui. C'était à midi. Il était fatigué.
Il s'était levé très tôt pour aller
chasser la gazelle. Les chevaux aussi avaient besoin de repos.
Il arriva en vue de la statue et repéra tout de suite
une tache d'ombre sur le sable, juste sous sa tête. Il
s'y étendit et s'endormit aussitôt. Dans son sommeil
une voix lui parla:
"Regarde dans quel état je me trouve. Le temps n'est
pas loin où je disparaîtrai entièrement.
Libère-moi des sables et je te donnerai le royaume d'Egypte."
Enfin... en substance.
- Ce n'était pas encore le roi?
- Non.
- Et alors?
- Eh bien il entreprit de faire désensabler la statue
et lorsque la promesse se fut réalisée, il fit
placer cette stèle entre ses pattes.
- C'est merveilleux cette histoire...
Il revint s'asseoir à côté de moi. Je m'allongeai
et posai ma tête sur ses genoux.
Le temps ne passait plus.
C'était assez périlleux, mais de ma voix la plus
caverneuse je m'essayai à chantonner Mozart.
- "Don GiovAAAAnni, a cenar teco m'invitAAAAsti, e son
venuto..."
- La statue du Commandeur... C'est drôle, je n'avais jamais
fait le rapprochement.
- Jusqu'à présent c'était pour moi la seule
qui ait jamais parlé.
- Tu oublies la légende de Pygmalion.
- Ah oui... Il était amoureux d'une statue?
- Dont il était probablement l'auteur et à laquelle
Aphrodite donna la vie.
- Moi aussi je serais tombée amoureuse de toi si tu étais
une statue.
- En somme, tu voudrais que je reste de marbre?
- Idiot.
- Tu sais, l'idée de ne considérer la sculpture
que sous son aspect plastique est relativement récente.
Elle ne s'est généralisée qu'à partir
de la Renaissance. Et aux yeux des Egyptiens une statue représentait
pour de bon son modèle. Elle était habitée,
ce n'était pas que de la pierre.
- Alors pour en revenir à Thoutmosis, cette voix qu'il
a entendue en rêve, c'était celle du sphinx?
- C'est sans aucun doute ce qu'il en pensait.
- Donc, celle d'un animal mythique, sacré...
- Non. Celle d'un dieu. C'est ainsi qu'il est appelé
tout au long du texte. Il représentait le dieu soleil
sous l'un de ses nombreux aspects. D'ailleurs son corps est
celui d'un lion et le signe du Lion est gouverné par
le soleil, quant à sa tête ce n'est pas seulement
celle d'un homme, c'est celle du roi qui sur terre représentait
Rê, donc le soleil. C'est clair.
- C'est le moins qu'on puisse en dire.
- Il s'adresse à Thoutmosis, donc au futur roi, comme
à son fils et il lui dit: "Mon cœur t'appartient
et tu m'appartiens." Ce qui évoque cette sorte d'osmose
entre le soleil et le monarque, osmose qui s'effectue ici par
le truchement du sphinx.
- Je croyais que tu avais tout oublié?
- Eh bien non, tu vois, ça me revient.
- Mais enfin pour nous c'est seulement une voix intérieure
qui lui a parlé, sa conscience religieuse si tu veux,
et dans son rêve, donc par le jeu de l'inconscient, elle
a pris l'apparence du sphinx. De même, la statue du Commandeur
n'est autre que la figuration de la conscience morale de Don
Juan.
- Oui. Mais je ne crois pas que ça empêche de se
demander: "Est-ce oui ou non le sphinx qui lui a parlé?"
Parce que pour la plupart des mystiques la voix de la conscience
n'est autre que celle de Dieu.
Je m'efforçai de dissimuler ma surprise et la facilité
avec laquelle j'y parvenais me surprenait plus encore. Il était
incroyable. Il en avait mis du temps à abattre son jeu.
Ce n'était pas délibérément que
je m'étais mise à jouer l'avocat de la partie
adverse, ça s'était fait comme ça, tout
seul. C'était un exercice qui ne manquait pas d'attrait.
Alors sur ma lancée, j'ajoutai:
- On peut aussi imaginer que Thoutmosis a inventé toute
cette histoire dans le seul but de justifier sa prise du pouvoir.
- Sois tranquille, on n'a pas dû s'en priver.
- Et toi? Tu le crois?
- Franchement, non. D'ailleurs, sauf dans le cas d'une hypothétique
querelle dynastique - par exemple avec ses frères - il
n'avait pas à justifier sa prise du pouvoir puisqu'il
était le fils d'Aménophis II. Mais tu sais, on
ne se focalise pas pendant des siècles sur l'intellect,
le visible et le mesurable sans amputer radicalement sa perception
des choses. La mentalité occidentale ne pouvait pas ne
pas émettre ce genre de remarque. Elle s'est trouvée
aussi désemparée devant ce rêve qu'une pince
à sucre devant un quatuor à cordes. Ça
la dépasse complètement... même aujourd'hui,
malgré toutes les remises en question du savoir que proposent
la physique et les différentes explorations du psychisme.
Alors elle n'a vu dans ce récit que ce qu'elle a pu y
projeter: le concrétisme dans lequel elle s'était
embourbée. Et elle a décrété qu'il
n'y avait là, comme pour tous les autres récits
de ce genre, qu'un procédé littéraire ou
je ne sais quoi encore... C'est le prix des antibiotiques, du
téléphone et des hélicoptères. Et
tout en claironnant ses prétentions à l'objectivité
elle s'est montrée en l'occurrence d'une subjectivité
sans mélange. Où es-tu, Diane?
Je paressais dans les courbes de sa voix, immergée dans
les mailles d'un somptueux hamac de syllabes.
- Tu ne m'avais jamais parlé comme ça.
- Je ne pensais pas que ça pouvait t'intéresser.
- Tu mens.
- Un peu.
- Et dans ton oasis, là-bas, ceux qui fouillent avec
toi, ils tiennent le même langage?
- Non.
- Stéphane, tu as vu l'heure?
10.
Il avait l'intention de rentrer mais il était toujours
là. Il y a des moments où le simple fait d'annoncer
l'heure relève presque de l'exploit. Je ne me sentais
pas de taille à rééditer cela.
C'était ainsi. Une forteresse enchantée s'était
insensiblement édifiée autour de nous et elle
avait laissé la ville et le reste du monde à la
porte. Elle était protégée par de magnétiques
défenses qu'elle émettait, comme une pierre jetée
dans l'eau, en cercles concentriques. Elle nous avait séquestrés,
et avec nous toutes les pensées que nous avions eues
l'un pour l'autre, toutes les paroles dites et non dites, tous
les jours et toutes les nuits, ceux d'avant et ceux à
venir peut-être. Il n'y avait rien à y faire, on
n'en sortirait pas ce soir. Notre place était là,
l'un près de l'autre, dans ce petit carré obligé
au croisement d'un temps et d'un espace.
Pendant qu'il appelait Geneviève je passai dans la cuisine,
et pour m'occuper j'entrepris vaguement d'y mettre un peu d'ordre.
Il y a toujours de quoi faire dans une cuisine, c'est fou les
services que ça peut rendre. La communication fut courte.
Il raccrocha.
C'était, comme on le dit, une soirée extraordinairement
douce pour la saison, et pourtant peu de gens étaient
sortis de chez eux. Depuis la rue du Cardinal Lemoine nous avions
remonté le boulevard en direction de Saint Séverin
et là, on s'était promenés dans les rues
comme des touristes en phase aiguë d'émerveillement.
Perchée au-dessus du fleuve, la façade de Notre-Dame
n'était pas plus grande qu'une carte à jouer,
et avec l'éclairage elle avait pris la couleur d'un petit
beurre.
Au restaurant le garçon s'était trompé.
Nous avions commandé des soles meunières et il
nous avait apporté une dorade à la sauce tomate.
J'adore les tomates. Mais en sauce... Horreur! Stéphane
avait commencé par dire:
- Ça ne fait rien, laissez.
Mais j'étais intervenue immédiatement de façon
à rétablir la situation.
- Non, s'il vous plaît, c'est une chose que je ne peux
pas manger, ça me rend malade.
Et la sauce tomate avait quitté la table, rouge de confusion,
alors que Stéphane me lançait du regard un petit
sourire teinté de réprobation. Il n'était
pas dupe. Non, évidemment, ça ne me rendait pas
physiquement malade. C'était autre chose. Je me refusais
à absorber cette obséquieuse et douceâtre
inconsistance au parfum hésitant et suranné, à
laisser ces coulées informes et délavées
circuler librement dans mon corps. Qui sait à quoi ça
m'aurait menée?
On avait choisi cet endroit à cause des chandelles,
mais il s'avéra que la cuisine y avait aussi son charme.
- Dans ton travail tu dois être d'une rigueur draconienne,non?
Ce n'est pas ainsi que te perçoivent les autres?
- Peut-être, oui...
- Ça te fait rire?
- Non... C'est toi qui es drôle...
- Moi?
- Oui, toi.
- Ah bon.
Ça m'avait un peu vexée. Je ne comprenais pas
ce qu'il voulait dire.
- Tu boudes?
- Parfaitement. Tu vois, je ne suis pas si drôle que ça.
Pour faire la paix, il prit ma main et en embrassa doucement
la paume sans me quitter du regard.
- Stéphane, ça existe en Egypte des statues qui
avancent le pied droit?
Cette fois-ci il se contenta de sourire.
- Voilà une question que mes étudiants ne m'ont
jamais posée.
- Non, sérieusement, pourquoi est-ce qu'elles avancent
toujours le pied gauche?
Il y eut un silence.
- Tu veux la vraie raison?
- Oui.
- Eh bien, comme tu le sais, tout ce qui est à gauche
est commandé par la partie droite du cerveau. Et le cerveau
droit correspond à l'intuition et à la connaissance
alors que le cerveau gauche régit l'intellect et l'érudition.
La connaissance est immédiate, elle est intemporelle.
L'érudition est laborieuse, elle demande du temps. Avancer
le pied gauche était donc une façon de marquer
la suprématie de la connaissance sur l'érudition.
- Mais ce n'est pas ce que tu penses?
- Si. Je le pense également.
- Pourtant tu es archéologue, c'est un travail d'érudit
s'il en est...
- Oui. Mais d'abord l'un n'empêche pas l'autre. Et puis
c'était pour moi le seul moyen de séjourner longuement
en Egypte, d'y passer en fait une partie de ma vie.
*
Elle m'avait dit à midi au Relais Plaza. C'était
tout Marion.
J'étais arrivée un peu en avance et je laissais
vagabonder mon regard à l'intérieur des volumes
solennels et étagés de la salle, bien calée
sur le beige tourterelle de la banquette. Discret et sécurisant,
le murmure des conversations flottait au-dessus des chevelures
élégamment lissées et des cravates de couturiers,
ponctué par les feux intermittents d'un diamant rectangulaire.
J'étais assez loin de la porte qui donnait sur l'avenue,
pourtant elle me repéra dès qu'elle l'eut passée.
Elle portait une jupe de cuir havane, une veste de lainage tressé
tendre et mordoré, et une vaste écharpe de poil
de chameau. Ses grandes lunettes aux verres teintés et
les boucles dégradées de ses cheveux se fondaient
dans ce camaïeu sans fausses notes, à la fois très
naturel et très recherché. Marion travaillait
dans une des plus grandes firmes de produits de beauté
d'outre-Atlantique. Et comme elle s'occupait principalement
des parfums, elle partageait son temps entre New York et Paris.
Mais c'est à Courchevel que nous l'avions rencontrée,
Michel et moi, un jour de brouillard où elle s'était
perdue sur une piste. Larry était venu la rejoindre quelques
jours plus tard et nous étions très vite devenus
des amis.
On ne se voyait pas souvent et à chaque fois on avait
des tas de choses à se raconter. Au moment où
se présentèrent nos mille-feuilles, elle me demanda:
- Tu as commencé le roman?
Il s'agissait de la traduction du roman américain. C'était
elle qui avait parlé de moi à l'auteur.
- Non, pas encore. J'ai du travail en retard. Et puis j'attends
que Stéphane soit parti.
*
J'ai toujours aimé travailler le dimanche. J'ai l'avantage
de pouvoir distribuer mes heures de travail comme je l'entends
et le dimanche est pour moi un jour comme les autres. Ou plutôt
il devrait l'être. Mais même quand on reste enfermé
chez soi, on n'est pas complètement à l'abri de
la nappe d'ennui et d'indolence que génère la
ville, de la sensation de vide, de semi-vertige qui s'empare
des cerveaux, ni des sourires programmés et des pensées
sans contours, ils passent lentement les murs et occupent peu
à peu les lieux, si bien que les pièces paraissent
plus spacieuses qu'à l'ordinaire et les heures plus généreuses.
C'est une journée que l'on peut étirer jusqu'à
la longueur désirée, ce qui permet d'y réaliser
des travaux qui n'auraient jamais tenu dans un jour d'un autre
nom.
Ce matin-là je m'étais levée tôt
avec la ferme intention de travailler jusqu'à la nuit
pour me débarrasser d'un texte que je devais rendre au
plus vite. Je le lus et le relus. C'était accablant.
Il était tellement calamiteux qu'il me fallut d'abord
le réécrire entièrement en anglais pour
pouvoir en entamer la traduction. C'était la première
fois que ça m'arrivait. Rivée à l'écran
et au clavier, je me concentrais du mieux que je le pouvais
dans l'espoir de gagner du temps. Je devais ressembler à
un automate. Parfois je me levais pour ingurgiter quelque chose
en vitesse, puis je retournais m'asseoir aussitôt. Ça
demandait un effort énorme d'entrer suffisamment dans
cette ineptie pour pouvoir en venir à bout, et d'essayer
en même temps de se garder de sa médiocrité
et de ses salissures. D'ailleurs j'y avais assez mal réussi.
Je regardai ma montre: une heure du matin. Pas question d'aller
dormir dans cet état. Je fis couler un bain.
*
Elle avait seulement répondu:
- Ah... bien... dommage...
Elle n'avait rien ajouté.
Rigide, j'avais raccroché. Un peu vite, peut-être.
Mais j'avais très peur de ma voix. Geneviève n'était
pas la première venue. Et la voix peut nous livrer en
quelques secondes, tout comme l'écriture sait nous livrer
en quelques centimètres. Ce sont des portes grandes ouvertes
sur ce que nous avons de plus retranché. Je repensai
à ce qu'avait dit Stéphane:
- Et si c'était déjà fait?
Non, c'était impossible. Peut-être pas impossible,
mais tout à fait improbable, d'un point de vue strictement
rationnel à tout le moins. Seulement ce qui malgré
tout ne me laissait pas en paix, c'était que tous ces
autres circuits dont j'avais peu à peu découvert
l'existence et dont j'avais si souvent pu vérifier l'efficacité,
semblaient fonctionner pour tout le monde. Il aurait été
extravagant de vouloir à tout prix se figurer que Geneviève
constituait une exception. Bien sûr, ils fonctionnaient
dans l'ombre, ça ne passait pas par une conscience claire
des choses. En général. Mais ça pouvait
très facilement basculer. J'avais beau tourner et retourner
tout cela dans ma tête, rien n'y ferait. Elle ne savait
pas, au sens habituel du mot, mais en réalité
elle savait. Quelque chose en elle, savait. C'était inévitable.
Mais contre cela personne ne pouvait rien. On ne peut pas empêcher
ce qui est d'exister. Et puis ce quelque chose devait aussi
savoir que mon intention n'était pas de perturber sa
vie.
11.
- Où êtes-vous maintenant?
- A Thèbes, sur la place, devant le pylône du temple.
- Devant ce que nous appelons aujourd'hui le temple de Louxor?
- Oui, c'est cela.
- Votre mari est avec vous?
- Attendez, Pierre, on n'est plus au temps de la XVIIIème
dynastie. C'est beaucoup plus tard. Et puis cette fois-là,
je suis un homme.
Pierre n'essayait plus jamais de m'empêcher de basculer
d'une existence dans une autre. La cohérence interne
de ce parcours apparemment déconcertant s'était
définitivement imposée. Il s'était rendu
à la stratégie de l'inconscient.
- Quel âge avez-vous?
- 25, 26 ans.
- Vous êtes seul?
- Oui. Je regarde passer les gens en attendant.
- En attendant quoi?
- Je ne sais pas, peut-être que j'attends quelqu'un.
- Que faites-vous dans la vie?
- Je travaille la pierre. La plupart du temps je couvre les
murs d'inscriptions. Là, il y a quelqu'un qui vient vers
moi.
- Qui est-ce?
- Un camarade qui fait le même métier que moi.
Mais en ce moment on ne travaille pas ensemble.
- Que vous dit-il?
- Rien de particulier. Quelque chose comme: "Salut, ça
va?"
- C'est quelqu'un que vous connaissez par ailleurs?
- Oui.
- Qui est-ce?
- Vous aussi, vous le connaissez.
- Ah bon?
- Pas personnellement.
- Mais encore?
- Ecoutez, si je vous le disais vous me prendriez pour une folle.
- Dites toujours.
- Non, je vous assure, je ne peux pas. Je peux seulement vous
dire que c'est un peintre... Un des plus grands du XXème
siècle. Ou alors c'est son frère jumeau.
- Qu'est-ce qui vous fait dire que c'est lui?
- C'est son visage du XXème siècle que je vois.
- Vous aimez sa peinture?
- Pas particulièrement, non.
- Et dans cette vie en Egypte, comment est-il?
- Pareil à lui-même, très captivant, très
brillant. Une personnalité hors du commun.
*
Je tournais dans l'appartement sans rien pouvoir entreprendre.
Pas la tête à travailler, à lire, ni à
quoi que ce soit d'autre. Midi. Je n'avais pas faim. De toute
façon je n'aurais rien pu avaler. Le téléphone
ne bronchait pas. Il n'avait pas sonné de la matinée.
Il ne savait peut-être plus le faire. On était
mercredi et c'était le lendemain. Le jour de son départ.
Il me fallait absolument le revoir encore une fois. Même
si ça ne changeait rien, même si ça ne servait
à rien, même si c'était une erreur. La seule
erreur c'est d'être séparé de ceux que l'on
aime. Par la distance ou par la pensée. Heureusement
il y avait la pensée. Après tout c'était
le plus important. On s'était suffisamment employé
à me le faire comprendre. Pourtant ce jour-là
j'avais un mal de chien à m'en convaincre. Pourquoi étais-je
si anxieuse? L'an passé j'avais vécu ce moment
avec beaucoup plus de calme. J'étais bien à l'époque.
Après tout Le Caire ce n'est pas l'Australie. Qu'est-ce
que c'est que ce vieux tas de chiffons sinistré sur le
divan? Ah oui, c'est moi. Mais qu'est-ce qui m'arrive? Pourquoi
étais-je tout à coup si fatiguée? Rester
allongée un instant. Une heure. Toute la journée.
Toute la semaine. Définitivement. Je connais, ça
passe.
- Bonjour Madame, je voudrais parler à Aurélie…
- Tu t'es trompée de numéro, ma poupée,
Aurélie ce n'est pas ici.
- Ah... Au revoir, Madame.
La dernière fois qu'un enfant m'avait dit bonjour et
au revoir c'était il y a trois ans à Colmar. Je
m'en souviens très bien, ça m'avait frappée.
Je ferais mieux de manger quelque chose. Des sardines à
l'huile.
- Bonjour, c'est Lydia, je te dérange?
- Non.
- Stéphane n'est pas là?
- Non, il n'est pas là.
- Tu es libre demain soir? Christophe joue, j'ai deux places.
Viens, ça te changera les idées... On peut se
trouver à 20 heures 15 à la Madeleine? Sur les
marches, à l'entrée...
- Bon, d'accord. Merci. A demain.
Non, plutôt un thé au lait avec du pain grillé
et du miel.
C'est incroyable ce que ça peut faire comme miettes un
grille-pain. Mis à part ceux qui les fabriquent, tout
le monde s'en est aperçu. Cette fois, c'est toi.
- C'est moi. Ecoute, je ne m'en sors pas, on ne pourra pas
se voir aujourd'hui. Demain matin je prendrai un taxi. Tu veux
qu'on se retrouve à l'aéroport?
- Et si je t'accompagnais?
- Non. En principe Geneviève ne sera pas là mais
c'est tout de même trop risqué.
- A quelle heure est-ce que tu enregistres?
- A 11 heures 30. Je laisserai mes bagages à la consigne
en attendant. Disons à 9 heures à la librairie,
ça va?
- Oui... oui. A 9 heures. A la librairie... Stéphane?
- Oui?
- Regarde-moi.
Deux ailes noires en travers de la portée.
- Je te regarde, Diane.
- Oui... je vois.
*
Une fumée au ras du sol. Elle a surgi sans qu'on y prenne
garde. Avec la discrétion de l'inéluctable.
Requiem aeternam. Tout s'est déjà dissout dans
cette lourde transparence qui rampe comme une marée noire,
s'étale, se diffuse, se rebelle avec ferveur et se dresse
contre l'éclat du ciel.
Kyrie. Christe. Comme une volée de marches miroitées,
passerelle inhabituelle d'une invisible caravelle amarrée
aux abords des larmes.
Dies Irae. Stridences lacérantes, hurlantes, échevelées.
S'enroulent et se déroulent, escaladent, se cabrent et
s'emballent, dévalent, grimaçantes, les pentes
sournoises de la tranquillité, et, dans un poudroiement
de plutonium, montent à l'assaut du chatoiement sanglant
des civilisations. Se hasardent dans le désert calciné
du refus, puis descendent. Plus bas. Plus bas encore. Dans la
fosse des terreurs chuchotées. Obscures transactions
du marasme des âmes. Après tout, il faut vivre.
Et la dernière consonne a filé. Très loin
trois petites notes s'obstinent. Avancent, lancinantes, menaçantes,
triomphantes.
Tuba mirum. Sonneries dessiccatives sabrées aux quatre
vents, voyelles paroxystiques issues de mille bronches, s'enflent,
se boursouflent, se gonflent à éclater, assourdissent
jusqu'à l'orgasme qu'un silence, aussitôt, a tranché.
Un éclair de laser a brillé, le corps de la terre
a tremblé, et comme un grand fauve rassasié l'orchestre
s'est couché.
Liber scriptus proferetur. Inextricable fatras de la mémoire
des mondes. Archives sans failles. Ardoises. Tout y est. Et
là-haut, celui qui veille à contre-jour au terme
de ces cinq degrés de cuivres n'a rien oublié.
Est-ce lui? Est-ce moi? Et tous les autres aussi.
*
Je connaissais peu Verdi et jamais encore je ne m'étais
aventurée dans les ténèbres éblouissantes
de ce Requiem autrement que par délégation. Par
enregistrement interposé. Enfantillage. Autant vouloir
se faire une idée de l'Atlantique en observant un aquarium.
J'étais anéantie. Commotionnée. Sacrée
Lydia, je te devrai ça aussi. C'était trop pour
une seule journée. A cette heure-ci, il devait dîner
avec François. On dîne tard en Orient. Perdu au
milieu de l'effectif orchestral, derrière un fouillis
d'archets et de pupitres, j'avais entr'aperçu la tête
blonde de Christophe. Lorsque les solistes et le chef, rayonnants
comme des portefaix enfin délivrés d'un trop écrasant
fardeau, eurent achevé leur ballet de sorties et d'entrées,
le vacarme des applaudissements consentit à s'éteindre
et fut aussitôt relayé par la rumeur de la foule
qui en se levant avait changé le parterre du temple en
houle. On s'était frayé tant bien que mal un chemin
vers la sacristie et dans la bousculade j'avais perdu un gant.
- Salut, les dames... Il est super ton imper, Diane...
Il s'interrompit pour venir nous embrasser puis se remit à
ranger sa clarinette avec une minutie qui s'accordait mal avec
le désordre de ce vestiaire occasionnel. Entre les étuis
d'instruments et les piles de vêtements, on se serait
cru dans la salle d'attente d'une petite gare en temps de guerre.
Je hasardai:
- Tu viens manger quelque chose avec nous?
- Non... Tu es gentille... Je suis embringué dans un truc,
là...
- D'accord, on ne t'en veut pas, va...
Sans regarder Lydia, il ajouta:
- Je rentrerai peut-être un peu tard...
*
- Je suis toujours sur la place, mais mon camarade est parti.
- Qu'allez-vous faire?
- Je ne sais pas.
- Avançons dans le temps.
- Je le vois. Il sort du temple.
- Qui?
- Vous savez, l'architecte...
- C'est à dire le voyageur de l'auberge?
- Oui, c'est lui.
- Ça fait un moment qu'on l'attendait, celui-là.
- Nous sommes chez lui maintenant. La nuit est tombée.
- Que faites-vous?
- Nous sommes installés dans un coin, près d'une
sorte de patio, et nous parlons. Il s'exprime avec... comment
dire? Avec élégance... avec humour aussi...
- Qui est-il pour vous?
- C'est un ami. C'est quelqu'un de... de très évolué,
je dirais... Il m'a appris beaucoup. Mais sans en faire toute
une histoire, comme ça...
- Il a votre âge?
- Non. Il est nettement plus âgé que moi, il a environ
quarante-cinq ans.
- Savez-vous sous quel règne vous êtes, là?
- Sous le règne de l'un des Ramsès, ça, j'en
suis sûr. Mais le chiffre... III peut-être? Je ne
sais pas.
- Arrivons au moment où vous allez rentrer chez vous.
- Nous nous levons, nous allons jusqu'à la porte et...
il sort avec moi, on dirait...
- Il vous raccompagne? Vous habitez par là?
- Oui, mais je crois que nous n'allons pas chez moi.
- Où allez-vous?
- Je ne sais pas.
*
Vous venez de lire la première partie du
roman de
Michèle Franceschi
L'ANIMAL-SOLEIL
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Première partie
0000Errance et fulgurances
Deuxième
partie
0000Immarcescences
0000Ne
cherche pas à savoir qui je suis
0000Analogie
0000Les
forces noires
0000Le
temps n'attend pas
0000Le
monde du soleil
Troisième
partie
0000A
la lumière du sablier
Quatrième
partie
0000La
croix ansée
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